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Une pulsion du regard

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Par PAYARD D.   
septembre 2007

Une question m'est venue après avoir vu ce film d'Emmanuelle Cuau, une question qui concerne la prégnance du regard comme contrôle dans notre social actuel et dans un certain nombre d'institutions notamment celle au sein de laquelle j'exerce en qualité de psychologue.

Alex est comptable. Avec Béatrice sa femme, ils forment un couple sans histoire. Le sujet du scénario ne porte manifestement pas sur l'histoire amoureuse.

Son meilleur ami et collègue vient d'être licencié pour des motifs obscurs. Alex tourmenté, peut-être sans le savoir, sort de chez lui et se retrouve témoin d'un contrôle d'identité. Il reste ainsi sur place à regarder avec insistance la scène sans tenir compte des multiples injonctions qui lui sont faites par les policiers, de s'éloigner.

Ce regard des policiers regarde Alex. Pourtant socialement ça ne devrait pas le regarder. Il devrait passer son chemin. Mais il persiste, il se retrouve au poste de police et mis en garde-à-vue pour la nuit. Libéré au petit matin, il refuse de partir, conteste, veut faire valoir ses droits, savoir pourquoi il a été traité ainsi.

De fil en aiguille, son comportement est jugé anormal et il est conduit à l'hôpital. Béatrice signe sans le savoir et sans le voir une HDT (Hospitalisation à la demande d'un tiers).

L'intrication de ces regards vient aussi montrer quelque chose du réel, une certaine désintrication de ce qui fait habituellement lien social autour du refoulement de la pulsion scopique.

Le contenu manifeste de l'histoire vient dénoncer des contrôles policiers qui s'avèrent pour l'auteur, de plus en plus fréquents. La scénariste s'inquiète du fait que dans cette affaire, tout le monde est dans son droit, la police, Alex, les médecins. Comment faire avec cela, s'interroge-t-elle ? (*)

Après la sortie progressive du lien social de notre héros, sa manière d'y retourner fait césure.

Au cours de l'hospitalisation d'Alex, Béatrice se fait l'avocat de son compagnon auprès du médecin, une femme qui lui demande : « Est ce qu'il vous ment ? ». Béatrice ne répond pas, mais interroge Alex à la sortie : « Est-ce que tu me mens ? »

La dimension de la parole toujours trompeuse reste ainsi bien présente entre eux. La chute du film vient également créer une césure dans l'histoire et sur le plan social reposer la question du désir pris dans le regard et sa dimension de coupure.

Alex se retrouve, dans ce laps de temps, licencié à son tour et ne parvient pas à retrouver du travail. Ses candidatures sont refusées. Il déprime de plus en plus. Son ami, celui du début de l'histoire, lui conseille comme il l'a fait lui-même de se construire un curriculum vitae moins conforme à la banalité de sa situation réelle de comptable. Il refuse d'abord, bien sûr, il n'est pas malhonnête. Puis dans un mouvement de retournement inattendu il se lance et décroche un poste de directeur financier. De la dénonciation d'un regard trop insistant, il en vient à ‘‘en mettre plein la vue'', à se faire valoir.

Ce mensonge néanmoins vient-il réinscrire notre personnage de fiction dans le monde du travail et le social ? Vient-il refermer la béance qu'il avait eu l'audace d'entre ouvrir et d'entrevoir ? Dans ce battement de paupière s'insinue le désir. Le regard, objet a engendré dans le rapport à l'Autre va se trouver occulté dans l'image narcissique, mais va continuer sous cette forme voilée à animer le désir. La disjonction entre l'objet qui nous soutient et le phallus s'écrit en demi-teinte.

Cette fable moderne est venue éclairer et rouvrir le questionnement autour de ce que l'on rencontre dans nombre de nos institutions pour lesquelles le souci voire l'hégémonie de la transparence conduit à ce qui pourrait s'apparenter à une ‘‘décérébration''. Le règne du regard comme contrôle, vient annuler la dimension de la parole et sa part d'ombre. Cette omniprésence du visuel vient subvertir la dimension du regard en imposant transparence et escalade de justifications.

De l'œil au regard, le personnage principal de cette fiction nous donne à voir d'un côté son exigence autour de la question de son bon droit et de l'autre le refoulement présent dans ce battement de la pulsion, de l'œil au regard.

La dimension du mensonge et de la tromperie que l'on repère n'est pas sans rappeler le regard comme source de leurres et d'erreurs, bien articulée dans la photographie ou la perspective. Toutefois rendre compte du Réel tout en le voilant comme dans l'art sollicitant le regard, et le masquer derrière l'image ou l'annuler par l'apologie de la transparence, n'auront pas les mêmes conséquences subjectives. Dans l'art, la jouissance du regard est sollicitée, tandis que la recherche de la transparence va tendre à forclore le manque ; le jeu du signifiant devient alors ‘‘signe'', d'où les effets paranoïaques de suspicion et les exigences de justifications et de vérifications. 

Cette fiction mêle pessimisme et optimisme car la sortie du côté du narcissisme et de la tromperie permet de se dégager de la prégnance du regard de l'Autre et de l'exigence de son autorisation pour pouvoir engager son désir.

Dans certaines de nos institutions, le fonctionnement induit l'exclusion de toute confiance, voire l'exclusion réelle et ne reste que le choix entre aveuglement complice, contestation, étouffement ou effacement, effacement pouvant aller jusqu'à la démission. « Prouver que l'on existe, c'est un procès sans fin » confie Emmanuelle Cuau. (*) Peut-on dans ce contexte, maintenir la dimension de la parole et du désir inconscient lorsqu'on sait que cette dimension tient compte tant bien que mal du Réel et que c'est justement cela qui est annulé ou forclos. Le refoulement crée l'inconscient humain, les autres modalités de mise à l'écart l'annulent et rendent caducs les rapports du langage et du regard.

Est-il possible, dans ce fonctionnement délié du langage et présenté comme vérité, de maintenir la division subjective ?

 

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