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Je remercie Claude Rivet de m'avoir invité. Je
crois qu'elle a déjà amplement exploré ce champ de l'Imaginaire dans la
relation hommes femmes et la disjonction de l'amour et du désir. Mais puisque
nous sommes réunis ici dans l'Université du temps disponible, vous devez sans
doute savoir, que dès que l'homme a un moment de disponibilité, il consacre son
temps à chicaner ou à se chicaner avec les autres. D'où lui vient ce penchant ?
Penchant auquel nous ne connaissons qu'un seul remède, c'est le travail. Encore
que, si le travail n'occupe pas à plein-temps l'esprit d'un individu, la
chicanerie va reprendre son cours en plein bureau par exemple. Il semblerait
que cette disposition soit à la fois universelle et irréductible. Elle l'est
fort souvent : il suffit d'aller voir ce qui se passe dans une cour d'école
maternelle à la récréation, pour comprendre qu'à soixante ans l'homme puisse en
être toujours là : tirer les cheveux, donner des coups de pied à l'autre,
etc. Un grand auteur allemand bien connu des psychanalystes appelait cela Menschenspielerei : le théâtre
humain. Jalousie, rivalité, compétition, lutte fratricide sont non seulement
des faits communs de notre clinique quotidienne, ils sont également des traits
caractéristiques du monde de l'entreprise, du politique, du sport, des
relations internationales, comme des relations sociales et a fortiori des relations intimes entre hommes et femmes.
Ce qu'il est convenu d'appeler l'individualisme
moderne n'arrange pas les choses, bien au contraire puisque sa position d'isolement
autonome qui se veut à l'écart de toute influence, de toute aliénation par les
autres, l'expose en revanche au syndrome d'empiétement par ces autres. Ce qui a
pour propriété d'aggraver sa méfiance vis-à-vis des autres, surtout lorsque ces
autres ont la figure de l'étranger. On peut multiplier les illustrations en
impasse sans parvenir à avancer d'un pouce dans notre description. L'homme est
fondamentalement et originairement xénophobe. Pour paraphraser Jean-Jacques
Rousseau - dont je vous dirai un mot tout à l'heure - l'homme naît libre et
égal en droit, certes, mais aussi en droit d'être paranoïaque.
C'est en effet toute la construction du jeune
sujet, au cours des deux premières années de sa vie, qui l'ont conduit à cette
pathologie, qui relève du champ de l'Imaginaire. Voici la condition commune de
l'être humain et ceci vous éclaire ce fait que la paranoïa est le délire le mieux
partagé par tous, autant de façon collective qu'individuelle et que
généralement ce délire n'est même pas aperçu. Classiquement, le délire le plus
connu chez l'adulte est celui de la revendication et de la persécution. Il se
développe chez des sujets à tempérament vif, sensitifs, sensibles, de caractère
difficile, ombrageux, susceptible. Ils sont rancuniers, vindicatifs, idéalistes
passionnés, fanatiques de la politique, de la religion, de la réforme sociale.
Ils sont gouvernés par l'hypertrophie d'un moi inflexible, ils sont entiers et
sans compromis. Sur ce fond d'orgueil, de méfiance, de rigidité, de fausseté de
jugement, le délire se développe le plus souvent insidieusement lors d'un
échec, d'un conflit, comme par exemple une mésentente avec le voisinage, un
renvoi par l'employeur, une rivalité, un dommage subi, une discussion
familiale, un différend avec l'administration, etc. Ils encombrent les
prétoires pour réclamer justice, enfin, ils sont engagés dans ce qu'on appelle
une folie raisonnante où tout s'explique dans une logique d'ordre, de cohérence
et de clarté.
L'exemple d'un grand intérêt instructif pour
nous est le cas de Jean-Jacques Rousseau que je ne désignerai pas comme un
grand paranoïaque, mais qui cependant a poussé son affaire jusqu'à aboutir à ce
délire de type paranoïaque, pour cela il suffit de lire ses Confessions. Le point remarquable est
que son œuvre a servi de modèle pendant deux siècles, de modèle de pédagogie et
de méthodes d'éducation sans que les auteurs de ces pédagogies et de ces
éducations, qui s'en sont inspirées, se soient souciés le moins du monde et des
échecs des expériences éducatives selon ses méthodes, ni de la structure de sa
théorie de l'éducation. Un ouvrage publié en 1929 par deux psychiatres, Sérieux
et Capgras, ouvrage intitulé Les folies
raisonnantes, en décrit la structure à propos de Jean-Jacques Rousseau. Et
pourtant cela n'a alerté ni nos chers pédagogues, ni nos chers éducateurs, ni
les instances ministérielles ni les responsables éducatifs.
J'ai cru devoir insérer dans mon livre un
petit texte commentant la description par Rousseau de la manière dont il
convient de traiter avec les femmes. C'est assez effrayant ! Mais tout
cela n'alerte personne, ni n'inquiète. Il nous faut donc conclure que cette
disposition est la chose la mieux partagée parmi nous. Je ne cesse d'inviter
mes jeunes collègues à s'employer à une lecture méditée de cet œuvre d'une
grande intelligence et d'une clarté exceptionnelle, où se trouvent décrits les
traits vifs de la pathologie de notre modernité. À ce titre, Rousseau avait
quelques siècles d'avance sur notre temps. Nous devons aussi reconnaître que le
psychanalyste se trouve parfois bien seul, isolé et incompris dans cette
ambiance où tout est expliqué, raisonné de manière scientifique ou pseudo-scientifique.
Les techniques cognitivo-comportementales qui inondent le marché psy en sont un
exemple patent. Il s'agit là d'un savoir qui prétend nous convaincre de l'existence
d'un être humain qui serait sans manque, sans béance, sans faille, ce qui
pourtant est non seulement l'expérience de notre clinique quotidienne mais
également aisément perceptible dans nos relations avec notre prochain ou notre
prochaine.
La question posée par mon titre :
« Comment guérir de l'Imaginaire ? », prend dès lors tout son
sens, dans la mesure où ce que je viens de décrire qui résulte d'un processus
normal de la construction de la subjectivité humaine dans le registre de l'Imaginaire.
La psychanalyse ayant pour tâche de prendre soin de l'autre, cette psychanalyse
s'emploie à trouver une issue possible à cette folie de l'homme qui consiste à
se prendre pour lui-même, illustrée par le mythe de Narcisse dont les Anciens avaient
condamné la passion. Devant ce constat d'un Imaginaire qui nous entraîne vers
la pathologie, le psychanalyste devrait-il dans ce but devenir par exemple
iconoclaste, c'est-à-dire briser les miroirs et les images puisque tout le mal
viendrait d'eux ? Assurément pas. De l'iconoclasme, cette période de la
chrétienté qui s'étend environ de la moitié du VIIIe siècle à la moitié du
IXe siècle, j'y reviendrai dans un moment. Ce qui nous permettra de
préciser certaines choses essentielles.
Freud en 1914, soit environ vingt ans après
avoir inventé la psychanalyse et l'inconscient, rédige un article sensationnel
intitulé : Pour introduire le
narcissisme. Ce texte est fondamental pour la psychanalyse appliquée et
représente une étape importante dans l'évolution de la conceptualisation du
sujet humain puisqu'elle va donner lieu à ce que nous connaissons comme étant
la Seconde Topique, comme il est convenu de l'appeler, et qui est une révision
des fondements de sa métapsychologie. Cet article résulte du constat de l'existence
d'une résistance dans la cure, résistance dénommée narcissisme et que Freud va définir
comme pulsion du moi. Laquelle pulsion du moi a pour propriété d'être
antagoniste de la pulsion sexuelle, ainsi il sera amené à reconnaître dans
cette division : une libido sexuelle et une libido du moi ou libido
narcissique. Ce partage sera désormais maintenu jusqu'à nos jours dans les
élaborations qui vont suivre et en particulier celle de Lacan qui nommera ces
deux pulsions, d'un côté Jouissance phallique pour le sexuel et Jouissance
Autre pour le narcissisme. Tout cela veut dire que l'économie érotique de l'individu
est soumise ou dominée par de puissants courants qui dans l'amour et le désir
peuvent heureusement parfois se conjoindre ou malencontreusement se séparer et
devenir antagonistes. Soit la libido du moi est la plus forte et empêche, entrave
le cours naturel du désir sexuel ou inversement. Partage clinique qui garde
donc ici toute sa valeur et toute sa validité.
Le texte de Freud prend ici toute son
importance en ce que la reconnaissance d'une puissante libido du moi peut
entraver le cours normal d'une cure. Or cette libido du moi narcissique est
aussi celle qui est à l'origine de la dimension paranoïaque que je viens de
vous décrire tout à l'heure, à savoir qu'il s'agit d'une érotique fondée sur l'image
du semblable qui n'est autre que le reflet de mon propre moi dans le miroir et
qui fonctionne comme image prototypique. Le terme image et son dérivé le terme
Imaginaire, vient du latin imago,
signifiant représentation, portrait, fantôme, apparence voire statue. L'Imaginaire
institue par conséquent une relation à un semblable - semblable au sens fort du
terme - en tant que ce semblable, et comme tel identique à soi-même, est le
support d'une relation érogénéisée, le modèle étant l'amour homosexuel, amour
homosexuel cité par Freud dès la première page de son article. Que signifie cet
exemple ? Cela doit nous avertir que la libido du moi ou libido
narcissique est celle qui prend le pas sur la libido sexuelle, qu'elle soumet
cette libido sexuelle à sa condition, dans ce cas-là. Bien entendu, l'homosexualité
ne saurait se résumer à ce seul trait mais cela en est une dimension tout à
fait essentielle.
Pour éclairer ces faits, je proposerais d'évoquer
cette période, cet épisode de l'iconoclasme des VIIIe, IXe siècles
chrétiens et sa signification pour nous, sans entrer bien entendu dans le débat
doctrinal qui le sous-tendait à l'époque et dont Nicéphore a été le héros le
plus remarquable. Le terme d'icône vient du grec eiconia qui veut dire image et secondairement du russe icôna qui désigne des images saintes. La
crainte des iconoclastes à l'époque était que les fidèles ne deviennent des
idolâtres de ces images, de ces représentations divines de sainteté et que se
perde le message christique contenu dans le Nouveau Testament. La crainte d'une
idolâtrie, d'une croyance magique salvatrice de la part d'une population
inculte n'était certainement pas superflue à l'époque où régnait même encore au
VIIIe siècle un syncrétisme païen.
Cependant ce que les iconoclastes ont omis
dans leur fureur saccageante - puisqu'ils ont détruit les images (iconoclaste voulant
dire briseur d'images), ce qui a été oublié dans cette fureur c'est qu'une
image, même richement décorée d'or, est aussi et d'abord un signe, le signe de la splendeur divine,
un symbole de grandeur imposant le respect. Ces images n'étaient pas la
représentation du dieu, des saints à la manière d'une photographie ou d'une
peinture représentant de façon exacte une figure ; c'était une symbolique,
une sémiotique. Dans la tradition des empereurs romains de l'époque où était
représenté un personnage solennel en toge dont le front était ceint d'une
couronne de lauriers, lorsqu'un un empereur décédait, on reprenait la même
gravure, on effaçait le nom de l'empereur précédent et l'on traçait le nom du
nouvel empereur sur la même image, sur le même tableau. Ce n'était donc pas l'image
de l'homme mais la représentation de son pouvoir, de ses insignes : en
quelque sorte, une sémiotique qui se poursuivait au-delà de l'image. Ceci a
donné ultérieurement dans la tradition chrétienne, le symbole de la croix qui
était simplement une croix tracée pour les chrétiens, ou le dessin du poisson, car
de l'acronyme de « Notre Seigneur Jésus-Christ » devient en grec le
nom du poisson ou encore comme de nos jours le caducée désigne la fonction
médicale.
Quel est le sens de notre excursion dans la
querelle de l'iconoclasme ? On y perçoit un dédoublement entre l'image et
le symbole qu'elle est censée supporter. Le cours de l'histoire a fini par
donner raison aux symboles et c'est bien pour en tirer la leçon pour nous, à
savoir la raison pour laquelle la psychanalyse retient également, je dirai d'une
façon égale, la dimension symbolique qui anime la subjectivité imaginaire à l'arrière-plan.
Dès lors notre lecture se doit de procéder sous cette double enseigne, c'est-à-dire
le plan imaginaire et le plan symbolique. Ainsi à la fin de la période
iconoclastique vont voisiner deux expressions : d'une part l'image festive
de la divinité et d'autre part le symbole, le signe sémiotique, l'emblème,
parfois la simple lettre khi grecque, désignant le nom du Christ, ou parfois
simplement la croix. L'un ou l'autre, le chrisme, comme on l'appelle, la croix
portée sur les vêtements des soldats des Croisades ou voisinant les signatures
impériales ou royales, signifiant à la fois l'identité et les qualités du
signataire ; ou alors à la fois sa filiation spirituelle et l'autorité
dont il relève. C'étaient toutes ces significations-là que désignait le petit
signe.
Identité et filiation étant désormais associées
dans ce symbole, symbole maintenu, comme vous le savez, dans la signature
encore aujourd'hui des Jésuites, et que l'on retrouve également dans la
signature de certains peintres des siècles postérieurs à la période
iconoclaste : petite croix pour bien signifier l'intention qui préside à
leur peinture ou à leurs gravures, à savoir que lui, le peintre, participe
grâce à son art à la gloire divine. Par opposition, certains d'entre vous connaissent
peut-être le tableau Les Ménines de
Vélasquez où là ce n'est plus un petit signe du peintre mais sa représentation
de lui-même : bouleversement dans le sens où désormais c'est la
représentation de la personne qui prime sur le signe, indice également d'un
bouleversement dans le social de l'époque où Michel Foucault avait cru
identifier le moment de l'émergence du sujet moderne.
La suite et la conséquence de la querelle des
iconoclastes avaient eu pour propriété d'associer pendant un certain temps l'icône
aux symboles. Ce qui se déroule là, dans l'ère chrétienne est un fait de la
subjectivité de l'être parlant, de l'homme que nous dénommons le parlêtre. Ce
pouvoir d'associer une image à la force d'un symbole est le propre de l'être
parlant et c'est ce qui nous fait comprendre aussi que les foules vont se
déplacer pour admirer mais aussi essayer de saisir le sens énigmatique de La Joconde, ce n'est pas un tableau
exceptionnel, simplement il représente là quelque chose au niveau symbolique
qui reste une énigme pour les spectateurs.
Cette association image et symbole constitue
selon la définition de Lacan une matrice symbolique, qui va aliéner l'être
humain dès les premiers temps de sa vie à une image et que le fameux Stade du miroir décrit par Lacan,
précise comme étant une image de complétude du moi du sujet, dans un moment d'incoordination
motrice liée à sa prématuration physique et physiologique. Cette apothéose
spéculaire initiale, le temps du miroir, où il entrevoit son propre moi,
établit désormais son érotique et sa passion liée à cette image et c'est ainsi
que débute la vie amoureuse du sujet... car il faut bien retenir ceci que le
premier amour c'est moi-même ! Cet amour caractérisé par cet amour de soi,
par la recherche illusoire de sa complétude dans une statique inerte de
soi-même, c'est cela qui fait résistance au procès de l'analyse.
Heureusement, les choses n'en restent pas là
pour tous, puisque la présence tierce d'un autre entre le sujet et son reflet,
constitue ou va constituer un lieu tiers à la faveur d'un retournement de l'enfant
vers cet autre, d'abord témoin de cette apparition en miroir, puis acquiesçant,
venant sanctionner cette image et l'élever à la force d'un symbole. Le
narcissisme de l'adulte n'est évidemment pas une reconduction d'une image
primitive, mais de son moment et du symbole qui s'en extrait. Dans ce procès
tout en images, c'est le symbolique qui devient organisateur du destin du
sujet : « Tu es ma fille, tu es mon garçon », nomination qui est
de l'ordre du langage. On pourrait dire en quelque sorte que le témoin au
miroir « décide » d'inscrire l'enfant dans le langage. C'est l'entrée
dans le langage en tant que le discours de l'Autre. Celui des autres, des
adultes, ce discours est antécédent, c'est-à-dire d'avant la naissance, il est
celui dans lequel le sujet infans est
plongé et qui va désormais assurer son statut. Toutefois cette entrée dans le
langage n'a pas pour seule fonction d'élever au symbole comme dans l'opération
iconoclaste ; le langage n'est pas seulement producteur de symboles mais
il est aussi organisé par des signifiants et non seulement par des symboles.
Ces signifiants ont pour propriété de
constituer un lieu qui garantit le message. Ce lieu, dit lieu de l'Autre, du
grand Autre, trésor de tous les signifiants, est également porteur du trait de
vérité du message. Le meilleur exemple que nous ayons de cette structure est
évidemment le mot d'esprit. Pour en donner un exemple, lors d'un réveillon au
moment de minuit où tout le monde s'embrasse et se met à danser, voilà un
danseur, qui s'effondre brutalement au sol, mort. Au milieu du remue-ménage des
convives, quelqu'un se penche sur le mort et dit : « Quel manque de
savoir-vivre ! ». Autre exemple : celui d'un monsieur qui décrit
la situation d'un chef d'entreprise qui a commis quelques indélicatesses et qui
va être congédié par le conseil d'administration et il ajoute : « La
goutte d'eau qui a fait déborder le vase est qu'il a fait un enfant à sa
secrétaire ! » L'un des auditeurs précise : « Pardon, ce n'est
pas une goutte d'eau mais plutôt une goutte de sperme qui a fait déborder le
vase ! ». Le trait d'esprit montre quoi ? En premier lieu que le
signifiant fonctionne toujours dans l'équivoque, le second point est que
parfois comme dans l'histoire de la goutte de sperme, le rire correspond à une
levée du refoulement et le troisième point est qu'il désigne forcément un lieu
tiers, symbolique, dit le grand Autre qui est le véritable témoin du mot d'esprit.
Ces trois éléments : l'équivoque
signifiante, la levée du refoulement et la présence de l'Autre tiers, ces trois
éléments sont absents dans la théorie de la communication. La communication où
un mot doit strictement correspondre à un objet précis, où un sens doit rendre
compte par lui-même, est un système clos où le tiers est exclu. La logique
aristotélicienne qui s'est construite sur ce modèle du tiers exclu, est aussi
celle qui a conduit à la mondialisation aujourd'hui, à savoir dans cette
perspective où en chaque point du monde il est possible de concevoir le même
consommateur qui achètera la même camelote. Ce système est fondé sur le
caractère univoque de notre langage ou de notre discours. C'est également dans
ce système qu'opèrent la science de la logique et le discours de la science
tout court. À l'opposé, la langue naturelle est composée de signifiants qui au
contraire fonctionnent dans l'équivoque, bien plus précisément cette équivoque ouvre
la possibilité du jeu de la métaphore et de la métonymie et permet au poète d'évoquer
« le nuage éblouissant de ses seins », par exemple.
Le langage détient une autre fonction précieuse :
outre la production de symboles comme je viens de vous l'exposer, outre l'équivoque,
la métaphore, le système métaphoro-métonymique, la fonction qui a beaucoup
intéressé Freud et Lacan, est celle de la négation. « Je crains qu'il ne
vienne », spontanément, lorsque vous examinez cette proposition, vous la
comprenez, vous l'entendez, mais lorsque vous en lisez la pertinence
grammaticale vous commencez à hésiter : est-ce que je crains qu'il va
venir ou bien est-ce que je crains qu'il ne va pas venir ? Comme dans le
rêve où ce patient dit à Freud : « Dans mon rêve vous croyez qu'il s'agit
de ma mère ? Ce n'est pas le cas ! » Ou encore : « Vous
pensez que je fais un transfert sur vous ? Certainement pas ! ».
Enfin, la formule de la litote : « Vas je ne te hais point », pour
exprimer l'amour en le renforçant.
Pour quelle raison nos maîtres de la
psychanalyse, Freud et Lacan, ont-ils tant insisté sur la négation ? Non
seulement parce que le mot à l'occasion peut être dévié de son sens primitif,
de son sens commun, de son sens habituel, non seulement parce que le mot peut
aussi à l'occasion être le meurtre de la chose, principalement grâce à sa
négation, mais parce que cette négation, comme vous pouvez le soupçonner, joue
à la limite dans le rêve entre conscient et inconscient. À la fois cette
négation montre, désigne du doigt et nie. Concurremment elle fait émerger
quelque chose en même temps qu'elle le refoule dans le même mouvement. Cette
négation participe du caractère pulsatile de l'inconscient et de sa possibilité
de suggérer un terme qui cependant doit rester voilé. L'inconscient est structuré comme un langage affirme Lacan, certes,
cela veut dire ou cela veut nous faire entendre qu'il n'est pas structuré par
des images. Le représentant dont parle Freud au début de son œuvre est un
insignifiant. C'est en donnant au jeu du langage toute sa portée que le sujet
parvient à s'arracher au pouvoir terrorisant et tout-puissant de l'image, c'est
là la fonction de l'analyse, restaurer l'homme en déshérence, le restaurer à la
dignité de sa parole.
* * * *
Claude
Rivet :
Je remercie M. Hiltenbrand pour cette précieuse élaboration et ce parcours tout
à fait important pour nous permettre de comprendre comment cet Imaginaire sur
lequel le parlêtre se construit dans les premiers temps de sa vie peut venir
dans l'articulation avec le Symbolique, c'est-à-dire les signifiants dans la
parole, venir un peu prendre la direction sur l'image et nous permettre de
pacifier nos relations à la fois amoureuses et sociales. Je le remercie
également pour toutes ces précisions et ce passage important par l'illustration
de ce moment de l'histoire de l'iconoclasme qui nous permet aussi de comprendre
comment l'image passe d'une fonction purement imaginaire à une fonction d'insigne,
c'est-à-dire une fonction signifiante et symbolique.
Question : L'image n'a-t-elle
pas également une fonction structurante dans un premier temps, structurante
dans la canalisation de la libido sexuelle ? Au niveau de la cohésion d'un
moi...
J-P
Hiltenbrand : Votre question est tout à fait pertinente. Cependant le
premier temps, que Lacan a articulé, ce premier temps est un temps de
constitution de l'instance moïque, il est fondamentalement imaginaire. Pourquoi ?
Parce que cette image qui va apparaîtra au petit d'homme est une image qui le
montre dans sa complétude alors qu'il est encore dans un temps d'incoordination
motrice. Il est tout à fait fondamental de poser d'un côté l'incoordination
motrice et de l'autre une image qui lui paraît complète. C'est un temps d'illusion
qui va commander fondamentalement toute l'érotique du sujet. Nous connaissons
bien dans notre clinique ce qui se passe dans la rencontre entre hommes et
femmes : c'est en général une image, une image désirable ; une image
qui permet de s'accomplir, qui va permettre au sujet de se sentir dans une
situation de complétude. Comme il est dit : « C'est toi que j'attendais
depuis toujours »...
Ce temps de l'image n'est pas à décrier, il
est indispensable pour la suite. Il est bien évident qu'une fois ce temps
révolu, il faut en venir à d'autres types de lien. Encore que nous voyons bien
dans la pathologie classique de notre clinique que certains couples qui se sont
constitués sur cette image ne sont jamais parvenus à convertir leur première
rencontre, ne parviennent pas à se maintenir longtemps ensemble. Le problème n'est
pas de savoir si c'est bien ou si c'est mal, le problème est que cette
rencontre va automatiquement mettre en compétition l'image perçue avec l'image
de mon propre moi, va instaurer des relations de rivalité que nous connaissons
fort bien, des relations de rivalité qui vont mettre en concurrence des
personnes qui ne se connaissent même pas, qui se sont vues trente secondes dans
une réunion, c'est quelque chose d'extrêmement courant. Ce moi qui s'institue
au moment du miroir n'est pas un moi très pacifiant, très pacifique puisqu'il
est toujours l'objet d'une compétition, d'une rivalité, voire d'une
persécution. On ne peut pas vivre là-dedans, ou alors vivre de façon
malheureuse comme Jean-Jacques Rousseau. Pour prendre l'exemple de Rousseau, c'est
fort bien décrit dans ses Confessions,
il part en voyage et il se trouve qu'il y a deux dames sympathiques dans cette
diligence. Il sympathise avec elles, on s'arrête pour déjeuner et les deux
femmes ont des apartés ensemble et se mettent à rire. Jean-Jacques Rousseau est
convaincu qu'elles se moquent de lui... alors que rien n'indiquait que telle
était leur position. C'est aussi d'expérience courante dans l'analyse qu'un
sujet puisse avoir l'impression que l'analyste se moque de lui. Le moi est
totalement instable et foncièrement menacé d'empiétement par l'autre.
Vous savez que le nationalisme imaginaire de l'homme,
du citoyen ne peut se constituer qu'en imaginant un ennemi aux frontières. Il
ne peut pas se concevoir comme citoyen d'une nation sans cet ennemi. D'ailleurs
vous savez aussi que la politique et les guerres du XIXe et du début du XXe siècle
se sont toutes initiées sur ce modèle, une nation ne peut se souder que par le
biais d'une menace.
Lorsque je vous décris le phénomène qui se
déroule au sortir de la querelle iconoclastique, où à la fois l'image est le
symbole, le symbole est déjà une construction du langage. Il est vrai qu'une
fois nanti de ce symbole un sujet peut parfaitement se maintenir avec honneur
et dignité, ce que Freud a appelé l'estime
de soi, qu'il a dénommé l'idéal du moi qui est la part symbolique de son
propre moi. Ceci n'est possible qu'à partir du moment où le sujet a élevé la
fonction ou son être à cette dimension de symbole. Lorsqu'un patient gueule
parce que le psychanalyste n'a pas fait ceci ou cela, je sais qu'il engueule le
symbole mais pas la personne, il engueule la démarche analytique qui ne lui
convient pas tout à fait, il engueule la fonction qui n'est pas assez
chaleureuse à ses yeux etc. mais ce n'est pas la personne de l'analyste qui est
prise là-dedans c'est sa fonction.
Il faut quand même parvenir à s'élever ou à se
concrétiser dans cette fonction de symbole pour ne pas prendre toutes les
remarques pour soi. C'est cela qu'il y a peut-être à maintenir ou à soutenir :
la dimension symbolique de ce moi, initialement purement imaginaire, commence
déjà au miroir par le fait que l'enfant dans son reflet attend l'approbation de
l'Autre, cette Autre qui est constitué comme Autre du langage et qui n'est pas
simplement un autre imaginaire. Cet Autre est constitué lui aussi dans le champ
de la parole. Comment pouvez-vous imaginer que naturellement l'enfant attribue
une fonction d'autorité à ses parents ? « Naturellement ! »...
c'est absolument naturel. Cette fonction d'autorité bienveillante, il l'attribue
parce que l'adulte est momentanément garant de la vérité du message, pas de
toute la vérité du message mais d'une partie de vérité dans le message. Ce qui
m'a fait dire quelque part que si certains de nos jeunes n'ont plus le sens de
l'autorité, cela veut simplement dire que les adultes auxquels ils ont affaire
ont détruit le sens de l'autorité naturelle chez eux, cette référence à l'autorité
naturelle. Je vous assure que lorsqu'on a un enfant en analyse, il n'y a aucun
souci à se faire, il est extrêmement respectueux et en plus de cela, à la
différence des adultes, il vous écoute lorsque vous dites quelque chose ! Ça
vous fait rire ! C'est quelque chose d'extrêmement frappant, il suffit d'avoir
un peu de respect pour l'enfant et de prendre en considération son propos pour
qu'automatiquement il vous attribue une autorité.
Claude
Rivet :
N'y a-t-il pas pour les adolescents d'aujourd'hui une difficulté particulière
dans notre monde où l'image occupe une place aussi importante à la télévision,
dans les médias, une difficulté particulière pour convertir l'image de la
première rencontre à une dimension symbolique, d'autant qu'on peut penser que
dans notre social actuel il y aurait aussi quelque chose de défaillant dans la
possibilité de créer des symboles à partir d'images ?
J-P
Hiltenbrand : Je ne suis pas iconoclaste. Sans doute, les médias actuels
sont des entreprises de décervelage généralisé. Cependant la submersion du
sujet moderne par les images n'est possible que pour autant qu'il a abandonné
la primauté de la parole. Ceux qui font de la publicité par l'image savent
beaucoup mieux que les psychanalystes qu'une image dans une affiche
publicitaire, doit être accompagnée d'une parole, d'un écrit pertinent, et même
parfois lorsque c'est un mot d'esprit, c'est encore mieux. Cette fameuse
affiche produite en Suisse, promue par un équivalent de l'association Aides et
qui montrait un index levé habillé d'un préservatif, avec la mention au-dessous :
« Le Vatican recommande de mettre le préservatif à l'index ! »...
ce qui était joli car c'était à la fois une image, un slogan et un mot d'esprit.
Cela n'a pas besoin de beaucoup de paroles, c'était tout à fait explicite pour
celui qui voyait l'affiche. Tant que la primauté de la parole joue là-dedans, c'est
tout à fait suffisant, les images passent avec leurs symboles. Des symboles
pris dans le langage, organisés dans le langage, c'est autre chose que des symboles
qui sont produits par de pures images sans rapport avec le langage. C'est là
toute la différence qu'il faut bien voir. Je citais récemment à un groupe que
ce qui est remarquable, que nous voyons dans certaines publicités où là vous
voyez le dédoublement entre l'image et le symbole : autrefois pour vendre
une belle voiture, on asseyait une jolie fille sur le capot, on vantait la
prestance à la fois du véhicule, de la dame et certainement du futur acquéreur
du véhicule. Or ce que vous percevez bien aujourd'hui dans la publicité c'est l'apparition
des hommes, des garçons, des adolescents, des jeunes hommes qui font de la publicité
pour n'importe quoi ; ces images de jeunes hommes sont utilisées pour la
vente, c'est bien aussi un renversement dans nos sociétés : le symbole que
ce n'est plus la jolie femme qui est l'unique argument mais aussi le jeune
homme. Nous devons donc comprendre que le symbole a changé, le symbole s'est
modifié pour des raisons sociales, culturelles, comme nous le savons.
Ce n'est peut-être pas apparu dans ce que j'ai
explicité sur l'iconoclasme : le symbole a une valeur inscrite dans le
langage mais qui est aussi le médium d'une situation culturelle. Pourquoi la
croix a pu s'introduire dans le système des signatures des rois, des Jésuites
etc. ? C'est tout simplement parce qu'à l'époque c'était un signe, un
médium, un symbole etc. C'est toute la chaîne qui s'est construite dans un
univers culturel qui est celui de ce signe de la chrétienté de l'époque. C'est
elle qui s'est développée, entre l'empereur Constantin et le VIIIe siècle
il y a du temps, cela ne s'est pas fait d'un seul coup, c'est progressivement
que s'est installé ce symbole, toujours à cheval entre des propriétés du
langage, de la langue, des propriétés de la culture du moment et puis du
support de l'objet qui est privilégié par cette aire culturelle.
Les adolescents là-dedans, nous en avons de
toutes sortes, il y a ceux qui sont quasiment rendus idiots par tous ces petits
appareils qui peuvent se brancher, pas seulement l'ordinateur ou la télé, ce
sont les iPod, tous ces appareils dont nous entendons et nous voyons aussi que
même des personnes tout à fait cultivées sont sans cesse branchées sur leurs
petits écrans, sur leur musique... Ils sont absents, lorsqu'on les croise dans la
rue, lorsqu'ils arrivent chez nous, ils sont aussi dans cette absence. La
déshérence dont je parlais à la fin de mon exposé est consécutive à ce
mouvement où cet homme, cette femme n'ont pas pris la parole eux-mêmes, c'est
là le problème. La question n'est pas ce qu'il entend ou ce qu'il voit, c'est l'occasion
qui lui est donnée de parler et l'on peut dire, - c'est un constat général -
que même quelqu'un de tout à fait égaré dans sa vie personnelle, dans sa
manière de concevoir son existence, etc. lorsqu'on l'installe en analyse, au
bout de deux, trois mois, il a déjà récupéré l'essentiel de ses possibilités.
Cela veut dire que si l'on donne à l'homme et à l'adolescent, l'occasion de
développer le champ de sa parole, de son discours, il revient pratiquement
spontanément dans ses clous et il se désolidarise spontanément de l'Imaginaire
qui dominait pour lui, ceci est tout à fait intéressant. Malheureusement la
culture ne préconise plus ce détachement de l'immédiateté, ce qu'on appelle la
culture de l'immanence c'est-à-dire la culture du moment présent. C'est ce
pourquoi aussi - par exemple ce matin - j'ai avancé cette référence à l'iconoclasme
pour bien montrer que nous sommes le produit d'une certaine culture où il s'est
passé des choses subjectivement importantes et que nous ne sommes pas de
simples produits de l'instant présent.
Olivier
Coron :
À propos du Stade du miroir, il y a
un point qui m'a toujours fait question sur cette conceptualisation, que je ne
remets pas en cause dans sa justesse, mais à propos de quelque chose qui
pourrait relever d'une certaine captation imaginaire dans le dispositif tel qu'il
est présenté : le miroir est-il indispensable au stade du miroir ?
J-P
Hiltenbrand : Autrement dit les civilisations qui n'ont pas de miroir ne
seraient pas dans l'Imaginaire ? Il me suffit de prendre quelqu'un en face
de moi et de le prendre comme exemple de ma propre complétude... C'est d'ailleurs
comme cela que nous commençons nos relations amoureuses, de nous imaginer que l'autre
en face va enfin satisfaire à ma complétude... Le fait est que si vous mettez
votre chat ou votre chien devant le miroir il s'en fiche, cela signifie que
cette histoire de miroir est une propriété de l'être parlant et pas de l'animal,
même domestique, à l'exception près du déclenchement de la mue chez le pigeon
et le criquet pèlerin. Autrement dit ce n'est pas vraiment le miroir, c'est le
reflet que je peux lire dans le regard de l'autre, c'est pareil.
C'est un moment que Jacques Lacan a repéré... d'ailleurs
il y a quelque chose de tout à fait frappant : Lacan a produit ce texte avant
la seconde guerre mondiale en 36 et il a mis quand même la bagatelle d'une
vingtaine d'années, même un peu plus, pour y privilégier la dimension du
Symbolique par l'introduction du grand Autre au miroir. L'intéressant est qu'il
a éprouvé à un moment donné la nécessité de relire autrement sa première
formalisation qui est juste mais incomplète. Une deuxième fois, il a repris le thème
et il s'est posé la question d'une manière beaucoup plus large, beaucoup plus
ample, c'était de savoir si au fond cette histoire du narcissisme était vraiment
fondée, drôle de question ! Et si ce n'était qu'une construction, une
construction de notre culture, une construction qui a commencé courant du XIXe siècle
et qui s'est fortement développée au XXe siècle, où Freud serait lui-même
responsable d'avoir fabriqué cette histoire de narcissisme. Lacan, tardivement,
a posé la question de savoir si tout cela n'était pas tout simplement la
spécificité d'un objet humain, d'un objet du désir humain qui s'appelle le
regard. Vous savez peut-être que dans notre conceptualisation, il y a deux
choses au niveau de l'œil : d'un côté la vision, la vision géométrique, la
saisie de l'image, ce qui va se répercuter sur nos aires cérébelleuses et puis
autre chose qui est le regard. Le regard c'est la fonction que l'on peut
entrevoir lorsque quelqu'un regarde par le trou de la serrure, cette forme de
perversion, le voyeurisme, que nous connaissons bien dans notre clinique qui n'a
rien à voir avec la vision, qui n'a rien à voir avec le système de perception-conscience.
Le regard est un objet, un objet spécifique du désir humain. Lorsque Lacan a
fait toute cette exploration, il a posé la question de savoir si la construction
de la Deuxième Topique freudienne et sa propre construction du Stade du miroir n'avaient pas finalement
une relation étroite avec la constitution de cet objet regard. Vous voyez que
nous sommes loin d'avoir résolu tous les problèmes en psychanalyse, il y a
encore beaucoup de travail de recherche et de questionnement, donc ne prenez
pas cela comme des points doctrinaux qui ne seraient absolument plus
mobilisables. Nous sommes encore dans des modalités de questionnements, il est
possible que cette histoire de narcissisme qui est tout à fait vérifiée dans sa
structure, n'est peut-être pas, au regard de la subjectivité humaine, toute à
fait exacte. La question du rapport de l'image avec le regard reste donc encore
une question.
Odile
Fombonne :
Vous avez évoqué la constitution dans le miroir au niveau du Symbolique et de l'Imaginaire,
je voudrais savoir ce qu'il en est du Réel dans le premier temps du miroir. Je
souhaiterais aussi savoir ce qu'il en est pour un couple de dépasser ce premier
temps de l'Imaginaire lors de la rencontre idyllique qui dans certain cas ne
permet pas de poursuivre.
J-P
Hiltenbrand : Du Réel, il y en a toujours même lorsqu'on parle de l'Imaginaire,
à savoir qu'il est impossible que le sujet réalise réellement l'image de
complétude qu'il a entrevue. Dans l'image même de la complétude il y a un Réel,
il y a un impossible qui y est contenu.
En ce qui concerne la rencontre d'un homme et
d'une femme, vous posez une question qui est une longue histoire, nous connaissons
l'exemple du coup de foudre. Le coup de foudre associe une image avec une sorte
de révélation, révélation que la personne en face correspond exactement à l'attente,
à ce qui lui manque, le vis-à-vis de notre amoureux est supposé porter la part
symbolique, le vrai symbolique qui définit le manque. Le partenaire est censé
apporter à ce manque un certain calme, une certaine sérénité, une certaine
impression de complétude. Néanmoins ce que va forcément introduire le sexuel,
qu'il ne manque pas en général d'apporter, d'introduire une disjonction au sens
où s'il n'y a pas de rapport entre un homme et une femme, qu'il est impossible
de les faire se correspondre exactement, un écart va apparaître entre un homme
et une femme qui est un écart que nous considérons comme étant un Réel impossible
à réduire. C'est cela le Réel : ce quelque chose que l'on va forcément
rencontrer quelque part dans la relation à l'autre, c'est d'ailleurs aussi
valable pour deux amis, deux copains ou deux copines, il y a un moment donné où
va apparaître une certaine disjonction, où l'autre ne sera pas exactement à la
place où on l'attendait.
Ce Réel-là n'est pas descriptible alors qu'il
s'imaginarise de quantité de façons car c'est un Réel introduit par la fonction
du langage, autrement dit on peut imaginer que chez l'animal la copulation va
apporter une jouissance équivalente aux deux dans une parfaite cooptation,
alors que le propre ou l'insupportable chez l'être humain c'est que le langage
introduit un élément qui va faire objection à ce qu'une rencontre vraie,
véritable, authentique puisse se faire. C'est cette objection tient non pas à
la seule différence entre hommes et femmes mais est une objection propre au
langage, introduite par la langue, par le discours. D'ailleurs, de façon fort
remarquable, dans les couples homosexuels, c'est pareil. Ils ont cru
narcissiquement que les choses allaient coller et dès qu'ils entrent dans un
conjugo, un pacs ou un mariage ou je ne sais quoi, où ils font l'effort - sur
lequel je m'interroge toujours à savoir pourquoi un couple homosexuel veut
ressembler à un couple hétérosexuel, c'est peut-être là la clé - c'est qu'ils
vont rencontrer la même difficulté que les couples hétérosexuels, à savoir cette
objection introduite par le langage qui est la même que celle dans l'hétérosexualité.
Ce dispositif que va introduire le parlêtre n'existe pas dans le reste du règne
animal, c'est pour cela que Lacan a pris la peine un jour dans un discours de
rappeler à ses jeunes collègues psychanalystes que la copulation humaine n'a
rien à voir avec la copulation animale, ce n'est pas parce que l'anatomie est
faite pour que les choses s'emboîtent que pour autant elles vont s'emboîter
concrètement... L'homme est un parlêtre, il est parasité, infecté par le langage,
ce parasitage l'empêche de véritablement rencontrer son alter ego et conjugo.
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