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Modifications dans le livret des enseignements
Une erreur de date s'est glissée dans le livret des enseignements à Chambéry page 14 : Clinique des psychoses. La date de début est le mardi 11 octobre et non le mardi 8 novembre comme indiqué.
Pour le séminaire Orthophonie et psychanalyse d'Odile Fombonne, il s'agit du 5 mai 2012.
L'étude du séminaire RSI de Jacques LACAN avec Dominique JANIN-DUC, Jean BRINI et Jean-Luc CACCIALI débutera le 22 novembre 2011 à 21h au lieu du 25 octobre comme indiqué.
La journée Psychanalyse avec les enfants L'enfant et l'Inconscient avec Colette BRINI, Paule CACCIALI et Dominique JANIN-DUC aura finalement lieu le 12 mai 2012 comme indiqué sur le livret.
Information
La prochaine réunion de préparation du colloque :
Quand la langue fait symptôme aura lieu dans la grande salle 6 cours Jean Jaurès le mercredi 11 janvier 20 heures 30
Les dates du groupe de Françoise Chéca Apprendre, enseigner, savoir, mission...difficile sont les suivantes : le 15 novembre, le 13 décembre, le 10 janvier, le 7 février, le 13 mars, le 10 avril, à déterminer en mai, et le 5 juin.
Le séminaire de Christian Rey Qu'est ce qui fait autorité pour l'enfant aujourd'hui ?
aura iieu à partir du 15 Décembre au 339 rue Costa de Beauregard à
Chambery au CMP « Jean Bergès » ; lequel est situé dans ce que l'on
appelle la « Fondation du Bocage » soit à 400 mètres du lycée Monge en
se dirigeant vers le centre ville.
Le séminaire La question de la structure chez l'enfant ? (suite) de Paule Cacciali, Dominique Janin-Duc, Colette Robert-Brini aura lieu les mardis 17 et 31 janvier 2012.
Le groupe sur La névrose obsessionnelle, quelle actualité ? d'Annie Gebelin et Françoise Chéca aura le lieu le 7 février à la place du 14 février 2012.
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La nouvelle économie psychique
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Conférence de Charles Melman à Grenoble, le 24 avril 2009 |
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Par MELMAN C.
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octobre 2009 |
Jean-Paul Hiltenbrand : Je voulais dire
un petit mot introductif, au sens où cet ouvrage dont nous allons parler ce
soir fait suite à L'homme sans gravité,
qui a reçu quelques critiques et quelques doutes de la part d'un certain nombre
d'analystes. Je crois que cette intervention dans le champ clinique de Charles
Melman est tout à fait importante dans le sens où il y a aujourd'hui - et nous le
constatons à chaque instant - une mutation considérable dans le social, qui tient, j'en cite
quelques facteurs : la trivialisation du sexuel d'une part, la
désinstitutionnalisation de la famille et puis la rupture plus ou moins
consommée avec la grande tradition de notre culture. Enfin, nous aurons aussi à
évoquer la montée du matriarcat et les problèmes de la transmission que cela
comporte. La nouvelle économie psychique,
comme s'intitule le livre est, je crois, quelque chose de tout à fait important
et essentiel, puisque non seulement il accentue certaines thèses précédentes de
L'homme sans gravité, mais surtout,
il y est fait un repérage considérable de tous les référents lacaniens et les
changements point par point qu'ils subissent, et qui concernent un
bouleversement social et subjectif. Enfin, cet ouvrage, je le considère comme
une reprise en une articulation tout à fait essentielle et quasi complète de
cette clinique de la nouvelle économie psychique. J'ajouterai un point dont
nous pourrons peut-être parler ce soir, c'est que cette nouvelle clinique remet
également en cause, de façon généralisée, ce que nous appelons l'Œdipe. Remise
en cause de l'Œdipe, mais également des fonctions fondamentales qu'il était
censé assurer pour la mise en place de la subjectivité. Voilà donc résumée à
grands traits, la thèse qui anime ce livre et je passe la parole à Charles
Melman.
Charles Melman : Merci beaucoup
Jean-Paul. Une petite précision si vous le voulez bien : cet ouvrage est
beaucoup plus la retranscription d'un certain nombre de propos tenus dans des
auditoires et en particulier des auditoires de psychanalystes, qu'un livre à
proprement parler, c'est-à-dire un écrit. C'est très différent. C'est très
différent, je dirais, de proposer ce qui est systématiquement une adresse,
orientée par le souci du public, de l'auditoire qui est là présent, et qui, du
coup, implique la dimension du dialogue. Un écrit, c'est essentiellement
différent puisque vous ne savez jamais quel en sera le lecteur, je veux dire à
qui il est adressé, pour qui il est fait, c'est un peu comme une bouteille à la
mer. D'autre part la question de l'auteur de l'écrit, alors que celui qui s'est
astreint à ce travail sait combien cette écriture lui a été imposée, comment
elle est venue sous sa plume de façon, je dirais quasiment forcée, eh bien l'auteur
de l'écrit est une question qui est reprise et qui reste ouverte ; elle a
été notamment abordée par Michel Foucault en son temps, et en particulier par
les psychanalystes. Une adresse à un public, suppose un autre type d'engagement
de l'auteur vis-à-vis de ce qu'il propose, en particulier un engagement qui
témoigne de façon immédiate, directe, comment il est lui-même touché, concerné,
interpellé par les manifestations qu'il voit se produire et qui le contraignent
à réagir, voire à intervenir.
Pour vous en donner
tout de suite un exemple, je commencerai par cela : vous avez lu sous la
plume des économistes ces derniers temps, que ce qui aujourd'hui constitue
notre grand motif d'inquiétude, c'est à dire la crise, crise économique, vous
avez lu sous la plume de ces éminents économistes, qu'elle était liée à un
facteur que j'ai trouvé admirable venant d'eux, un facteur qui s'appelle
« la perte de confiance »... Autrement dit, dans ce domaine dûment
réglé, mathématisé riche en graphes, en projections, en analyses savantes,
voilà que brusquement, mais c'est à l'occasion de la crise, de ce qui d'un seul
coup ne marche plus, qu'est évoqué un facteur éminemment psychologique :
la perte de confiance. La perte de confiance ce n'est pas tout à fait du même
ordre que ce qui au XVIIIe siècle était appelé pour expliquer le
fonctionnement de l'économie de marché alors naissante : « la main
invisible », Adam Smith ayant découvert qu'il y avait là une main
invisible, heureuse, puisqu'elle était supposée agir pour le bénéfice de tous,
et qui actionnait cette économie de marché. La perte de confiance ce n'est pas
la même chose, d'abord parce que ce n'est pas un facteur mécanique et anonyme
comme la main invisible, mais c'est très directement ce qui est, chez chacun d'entre
nous, très individuel, un déficit qui s'est brusquement installé et dont le
retentissement semble-t-il est considérable, puisqu'il menace l'existence
quotidienne des populations et qui est appelé la perte de confiance. Il
faudrait - à cet endroit - demander aux économistes, et peut-être aussi à nous-mêmes :
mais c'est quoi, ce que l'on appelle la confiance ? La perte, on imagine,
mais la confiance, faire confiance... qu'est-ce que c'est ? C'est le point
où ceux qui relèvent d'une formation psychanalytique sont en mesure de faire
remarquer ceci : la confiance serait cette croyance que nous avons, que
nos engagements seront payés de retour, que nous ne serons pas trompés, ni
volés, que ce que nous engageons dans un échange sera payé de retour.
Et puisque j'évoque
à cette occasion le terme d'échange, et que nous voyons bien qu'effectivement
ce symptôme actuel, est une maladie des échanges - vous avez chaque jour le
baromètre des spécialistes qui montre de quelle manière ces échanges s'arrêtent
ou se ralentissent, au détriment de la vie, de la survie de beaucoup, eh bien
notre position, toujours, nous permet de faire remarquer que l'échange est
effectivement un mouvement essentiel de cette espèce animale qu'on appelle l'espèce
humaine..., on n'a jamais vu les animaux pratiquer l'échange..., le rapt, le vol,
de façon plus ou moins espiègle éventuellement oui, mais l'échange, on n'a
jamais vu une société animale aussi savante et organisée soit-elle, pratiquer l'échange.
Vous savez qu'il y a actuellement des gens qui ont tendance à vouloir annuler
la rupture qui, dans l'espèce animale séparait l'homme de ses prédécesseurs,
mais il y a quand même là un hiatus assez remarquable et qui concerne
précisément cette faculté de l'échange et dont nous savons, nous, qu'il a
commencé - c'est en tout cas comme cela que nous l'avons retenu, bien avant l'économie
de marché - avec ce dispositif fondamental qui est l'échange des femmes,
autrement dit ce type d'alliance entre des groupes sociaux hétérogènes,
différents, éventuellement ayant des antécédents d'hostilité réciproque, et qui
néanmoins pratiquent l'échange des femmes.
Cette remarque ne
se veut pas anthropologique, elle se veut surtout très pratique pour faire
remarquer ceci, c'est que ce fameux complexe d'Œdipe que Jean-Paul Hiltenbrand
a évoqué à l'instant, est effectivement éminemment impliqué dans l'ordonnancement,
dans la dynamique de l'échange puisqu'il nous rappelle qu'il faudra bien à
chacun sacrifier, dans un engagement, celle qui peut lui paraître la plus
chère, la plus aimée, voire la plus désirée, au profit de ce qui à partir de
cet engagement lui viendra en retour, et dont il faut bien remarquer tout de
suite que ce qui lui viendra en retour sera marqué d'un déficit par rapport à
celle à qui il a renoncé. Et ce déficit, ce qui dans cet échange va s'inscrire
comme perte, et donc justement spécifiquement constituer l'espèce
humaine ; autrement dit, l'engagement dans ce qui n'est plus un monde
naturel, mais un monde organisé par les lois de cet échange et en tant que les
objets, dès lors proposés à la satisfaction, aussi bien des hommes que des
femmes, sont des objets de substitution, marqués par un déficit.
Ce qui est ainsi
tout de même remarquable, c'est que malgré ce déficit, ce qui nous caractérise,
c'est que néanmoins, nous croyons dans le bien-fondé de cet échange, autrement
dit, d'une certaine façon, on pourrait dire que ce qui nous caractérise c'est
la crédulité, on se demande souvent - tous les penseurs, y compris Freud s'y sont intéressé - ce qui caractérise
l'homme, eh bien voilà une étrange définition que nous n'attendions pas :
c'est sûrement la crédulité, il a confiance. Il a confiance dans cette idée que
ce qu'il engage, ce qu'il sacrifie lui vaudra en retour une satisfaction, un
contentement, un plaisir, qu'autrement il n'aurait pas obtenu.
Vous présenter
ainsi, me permet d'avancer un peu, parce que cette crédulité qui nous spécifie,
nous caractérise, suppose un mouvement, que le terme crédulité d'ailleurs vient
aussitôt évoquer, ce mouvement qui est celui que les psychanalystes appellent
le transfert. Nous vivons, en général, nous vivions dans cette idée que cette
instance invisible, peut-être humain, peut-être pas, peu importe, mais à qui
nous pouvons faire crédit pour venir assurer le fonctionnement des échanges et
leur validité, cette instance invisible nous pouvons lui faire confiance, nous
pouvons nous en remettre à elle. Du même coup, les ratages qu'individuellement
nous pouvons rencontrer dans notre vie privée ne sont jamais que des accidents
de ce qui vient dérégler une loi générale, un bienfait général et qu'il
convient donc que nous fassions quelque effort et individuellement chacun peut
être amené à le faire, pour corriger d'une manière ou d'une autre sa vie
privée, ce qui lui semble être le déficit qu'il éprouve dans cet échange qui,
néanmoins organise ce qu'il y a pour lui de plus proche, de plus intime.
Comme vous le savez
aussi, Freud estimait que la finalité d'une cure psychanalytique était de nous
affranchir de notre rapport à cette instance, à cette croyance ; vous
savez qu'il a écrit nommément sur ce qu'il appelait L'avenir d'une illusion, c'est-à-dire sur la religion ; il y a
aussi de lui des écrits politiques qui sont fort intéressants puisque dès 1920,
sans avoir jamais été dans la toute neuve Union Soviétique, il a pu établir le
fait - avec les moyens qu'il avait à sa disposition - que ça ne pouvait pas
marcher, ce qui est tout de même assez fort, à une époque où ce qui se passait
là-bas - et qui concernait éminemment le problème de la régulation des échanges
et de la justice, de la répartition juste entre les partenaires sociaux, de ces
mécanismes d'échanges, eh bien avec les moyens dont il disposait il a pu dire
que ça ne marcherait pas ; de même qu'il a pu très tôt, dès 1925, attirer
l'attention sur des phénomènes de psychologie collective qui allaient s'illustrer
dès 1933 à Berlin, en Allemagne. Ce que j'évoque là c'est simplement pour
remarquer que le champ propre du psychanalyste ne manque pas de concerner un
matériel qui n'est pas seulement celui singulier de celui qui est venu là s'allonger,
faire crédit, faire confiance, sur ce divan, mais concerne bien évidement le
fonctionnement même du social.
D'ailleurs,
toujours à propos de la confiance, il n'est pas exceptionnel qu'un patient qui
vient ainsi discuter avec un psychanalyste, lui demande : « en quoi
puis-je vous faire crédit, en quoi puis-je vous faire confiance ? »
Vous savez que pour répondre à cela, les psychanalystes américains par exemple,
ont de nombreux diplômes accrochés sur les murs de leurs cabinets, mais nous
savons quant à nous, qui sommes ces archaïques Européens, qu'un diplôme n'est
pas forcement l'ultime témoignage du crédit qu'on peut accorder à son
titulaire, et la seule réponse que nous pouvons faire au patient qui vient ici
c'est de lui dire : « Vous n'avez pas d'autre choix, si vous voulez
travailler, si vous voulez faire une analyse, vous n'avez pas d'autre choix que
me faire crédit, que me faire confiance. Quitte à vérifier ensuite, d'une
manière ou d'une autre, si ce crédit, cette confiance vous sembleront avoir été
justement accordés ».
Or ce qui se passe
aujourd'hui est ce phénomène nouveau qui, dans les sociétés occidentales et en
particulier européennes - il semble bien que l'Amérique du Nord échappe encore
à cette disposition - que dans ces vieux pays, qui sont les pays européens, eh
bien justement, le transfert, la confiance, ce dépôt que l'on peut faire, le
fait de pouvoir s'en remettre à quelqu'un dont on suppose que le savoir saura
vous guider comme il convient, il semble que ce transfert, aujourd'hui, à l'échelle
sociale, soit aboli. Nous en avons tous les témoignages, et c'est un des traits
majeurs qui nous permet d'entrer dans cette nouvelle économie psychique, mais
ce phénomène, vous l'observez dans tous les secteurs. Vous l'observez d'abord
évidemment dans le secteur politique, il est tout à fait réel qu'aujourd'hui un
homme politique se présente essentiellement comme pragmatique bien plus qu'en
venant s'appuyer, se fonder sur ce qu'il en serait de la tradition qui lui
accorde un certain savoir. Vous le voyez bien entendu au niveau de l'enseignement,
il est clair que la difficulté aujourd'hui de faire valoir, de rendre productif
un enseignement pour lequel l'état dépense des sommes considérables et cela
pour un personnel enseignant considérable, vous voyez bien comment chez nos
jeunes, ce rapport à l'enseignant se trouve radicalement détaché de ce qui
serait l'attribution - à cet enseignant - d'un savoir, et qu'il aurait à transmettre
avec dès lors le type de respect, de déférence, voire d'amour ! Il est
bien évident que les gens de ma génération... je sais que cela se produit encore,
bien évidemment, ne manquaient pas d'avoir pour un prof, pour une prof, d'avoir
un type d'investissement, d'attachement, dont ils pouvaient éventuellement se
demander d'où ça leur venait, cette fixation qu'ils pouvaient ainsi avoir... Si
je pouvais évoquer, mais pourquoi pas, des souvenirs personnels, je dirais
volontiers que je me souviens parfaitement comment, c'était juste avant la
guerre... la dernière... l'émotion du petit garçon que je pouvais être, à la fin de
l'école primaire, pour la jeune institutrice dont j'ai gardé... je ne sais
vraiment pas ce qu'elle était en réalité, j'en ai gardé un souvenir ébloui et
je me souviens toujours de la jalousie que j'éprouvais pour les autres
instituteurs qui semblaient durant la récréation, l'entourer et s'intéresser à
elle... je vous raconte cela, moins sans doute pour parler de moi que pour
évoquer le fait que ce n'est plus du tout commun. On ne verra plus aujourd'hui
chez des enfants de cet âge, on ne verra plus des situations de ce type, ou
alors de façon exceptionnelle.
Cette liquidation -
puisque c'était ainsi qu'on a traduit le terme freudien - du transfert, présente
aujourd'hui à l'échelle sociale, vaut évidemment pour nous en Europe également
à l'échelle religieuse et vaut également pour tout rapport à l'autorité. Il est
bien évident que tous ceux qui ont aujourd'hui des charges d'autorité savent
combien chaque fois ils sont poussés à bout pour montrer ce qu'il en est de la
réalité de leur pouvoir, on ne leur fait pas crédit sur ce qu'il en est de leur
pouvoir, on leur demande de le montrer, de l'attester, c'est un pouvoir qui
sera volontiers critiqué.
Cela, je ne sais
pas si d'autres attirent l'attention sur ce point, mais nous met évidemment
dans une situation de fragilité à l'échelle collective, à l'endroit d'autres
populations qui, elles, conservent intégralement leur attachement aux valeurs
transférentielles, leur attachement et leur croyance et témoignent qu'elles
sont prêtes à mourir pour elles alors que nous-mêmes nous trouvons, avec cette
suspension du transfert à l'échelle sociale que nous pouvons peut être
considéré comme un progrès, un affranchissement, que nous n'aurions plus besoin
de cette croyance en une instance protectrice et souveraine pour fonctionner
socialement, eh bien néanmoins, cela, à l'évidence, nous met dans une position
de fragilité à l'endroit des populations animées, elles, par ce fort potentiel
organisateur de leur communauté et cela n'est pas sans quelques effets, sans
quelques conséquences.
Quelles sont ces
conséquences pour le jeune d'aujourd'hui ? Et en particulier dans ce lieu
premier qui est celui de son transfert et qui est bien évidemment la famille,
car si il est bien un endroit qui par destination peut être le lieu où
spontanément il est invité à faire crédit, à faire confiance, à s'en remettre à
ceux qui sont amenés à s'occuper de lui, c'est-à-dire à être en mesure de
sacrifier un certain nombre de droits, de plaisirs de satisfactions au nom de
ce qui, ultérieurement, lorsqu'il sera adulte, lorsqu'il sera sexué, lui seront
accordées, eh bien nous savons tous que l'organisation familiale, la nôtre
aujourd'hui, est en difficulté, sans doute pour ces raisons transférentielles
qui lui sont propre à elle. Cette organisation familiale est en difficulté pour
que le jeune, pour que l'enfant puisse s'en remettre à elle, lui faire crédit,
lui faire confiance et tous ceux qui s'occupent des jeunes, des enfants, ont la
surprise de voir leur maturité précoce, je veux dire comme si ils avaient eux à
prendre en charge les parents, dont ils peuvent avoir l'impression que faute d'assumer
leurs devoirs, ils leur revient à eux, ces devoirs, de les faire valoir ou de
les maintenir dans l'espace familial.
Évidemment, je
pourrais très facilement épiloguer sur le fait que cette liquidation du
transfert à l'échelle sociale, cette perte de crédit, de confiance en cette
instance souveraine supposée régler nos échanges, est liée à ce qui s'appelle
communément le déclin de la fonction paternelle, c'est facile, ce n'est
évidemment pas faux. Il y a déjà plusieurs années, bien longtemps, que Lacan
disait que l'Œdipe n'allait pas tenir constamment le haut de l'affiche,
autrement dit être la représentation théâtrale que nous allions continûment
nous donner à nous-mêmes pour expliquer ce type de déficit que nous éprouvons
régulièrement dans les échanges. Pour ceux d'entre vous qui vous intéressez de
plus près à ces questions, son travail sur Les
complexes familiaux, écrit en 1936 pour l'Encyclopédie Française, bien
avant-guerre, porte déjà l'accent sur le fait que l'Œdipe n'est pas la
circonstance unique du mode de rapport au père, il n'est pas le mode unique de
relation, de lien susceptible de rendre compte de la formation de l'individu.
Lorsque je me rends
dans cette belle île qu'est la Martinique, pour travailler là-bas avec des
collègues psy et que ces collègues, venant parler des cas d'enfants qu'ils
avaient en traitement, ne manquaient pas à chaque fois de souligner l'absence
de père au foyer, le père de passage, le père inconnu, incarné par diverses
figures, etc. jusqu'au moment où il a bien fallu que je leur fasse remarquer
que nous nous trouvions dans ce cas de figure dans une organisation familiale
et sociale d'un type original, d'un type différent quoique bizarrement assez
peu abordé, assez peu étudié, et qui s'appelle le matriarcat. Autrement dit,
toute une organisation familiale et sociale fondée sur le renoncement à tout
transfert sur la figure paternelle et à toute loi qui viendrait du père, avec
une famille qui est habituellement organisée par une grand-mère, sa fille et
les enfants de cette fille, trois générations, un mode de regroupement autour
de cette instance directrice qui est la grand-mère et qui - et c'est là qu'on
en revient à nos histoires - exclut tout échange, il n'y a pas d'échange.
Évidemment, il y a des relations sexuelles, mais ces relations sexuelles se
font sur un mode très particulier qui est que la mère a un ou plusieurs
partenaires épisodiques, circonstanciels, événementiels et la liaison n'impliquant
aucun engagement ; partenaires avec lesquels elle a des enfants,
volontiers de pères différents, et le fils de ce même groupe, opérant de façon
symétrique, venant assurer son devoir de reproduction auprès de familles
différentes.
Vous savez que les
lois de l'échange des femmes sont toujours précédées chez nous par ces mythes
du rapt. C'est ce qui est par exemple écrit pour la naissance de Rome. Au
début, il a fallu le rapt des Sabines et il est assez admirable de voir que
pour ce type d'organisation différente, particulier à la Martinique, c'est là
encore volontiers l'image du rapt, le mythe du rapt qui vient à l'esprit, qui est
raconté, qui s'impose. Il n'y a pas encore très longtemps un homme politique
martiniquais est venu à la télé, je ne dirai pas qui c'était ni le maire de
quelle ville il était, est venu dire avec une certaine fierté qu'il avait
cinquante-deux enfants, je le raconte pour vous rendre sensible combien les
fonctionnements sociaux peuvent être différents, et je dis bien des
fonctionnements sociaux. Dans le cas de figure que j'évoque, c'est-à-dire la
Martinique, on comprend parfaitement du fait de son histoire, c'est à dire du
fait que tous les hommes venus d'Afrique qui ont été débarqués là, sur cette
terre, se trouvaient déchus de leur fonction paternelle et qu'il a bien fallu
que les femmes s'organisent. Et s'organisent pourquoi ? C'est cela qui est
intéressant, les femmes se sont organisées pour transmettre la vie. La femme
devenant là celle qui a rapport avec une instance qui - contrairement à l'instance
paternelle - est beaucoup moins chargée de la sexuation, beaucoup moins
investie par la sexuation des produits, des enfants, que par le souci de leur
donner la vie. Cette instance Une, chargée de leur donner la vie et dont je
pense que je ne vous étonnerai pas en disant que celle qui en est la
représentante, aussi bien immanente que transcendante, c'est évidemment la
mère. Autrement dit elle n'a pas besoin de se référer à quelque transcendance,
comme on se réfère au Père Céleste, pour être celle qui, de façon immédiate,
vient transmettre la vie.
Tout ceci entraîne
bien entendu pour les jeunes, pour les enfants, un ensemble de dispositions qui
sont fatalement très différentes de celles qui nous étaient familières. Très
différentes dans la mesure où ce sont toutes les valeurs qui se trouvent
brusquement interrogées et d'une façon qui n'est pas forcément malheureuse.
Comme nous le savons, notre fonctionnement patrocentrique implique deux grandes
valeurs, il n'y en a que deux, c'est connu et distingué depuis bien
longtemps : l'argent et les honneurs. Avec une société qui avait des idéaux
- vous connaissez toute la littérature du XIXe siècle - le moment où
s'opère cette mutation, et où cette valeur de l'argent prend le pas sur le
souci de l'honneur. Je dis valeur patrocentrique parce que l'argent, l'accumulation
d'argent a pu très bien par elle-même paraître le signe du fait que l'action
exercée se trouvait récompensée par un Dieu. Je n'évoquerai pas ici les
séparations qui ont pu se produire à l'intérieur des religions chrétiennes et
qui ont, à cet égard, inscrit des orientations différentes à l'endroit des
valeurs. En tout cas, nous fonctionnions avec deux valeurs, toutes deux
patrocentriquement orientées, c'est-à-dire les honneurs, l'habileté et puis l'argent.
Nous avons la surprise - qui mériterait à mon sens d'être plus grande, d'être
source de davantage de réflexions - de voir combien de jeunes aujourd'hui se
désintéressent de ces deux valeurs, dans ce qui est justement cet
affranchissement de la croyance du transfert. Ils s'en désintéressent au point
comme nous le savons que le goût pour une carrière ne peut guère les
enthousiasmer, et que l'idée d'avoir une vie consacrée à l'accumulation de fric
peut leur paraître secondaire, accessoire voire sans intérêt. Et donc bien
évidemment, la difficulté dans laquelle se trouvent aussi bien les parents,
associés ou dissociés peu importe, et les éducateurs, les enseignants, pour
faire entrer ces jeunes dans un fonctionnement social, malgré leur façon de
freiner, leur répugnance à entrer dans le système, la façon dont néanmoins nous
voyons difficilement d'autres manières d'assurer notre responsabilité vis-à-vis
d'eux, que d'essayer de les stimuler, de jouer devant eux les couleurs d'un
avenir supposé prometteur, etc. Ce point, ce désinvestissement, chez beaucoup
de jeunes, de cette organisation, de ce type de centrage, mériterait de notre
part une réflexion plus élaborée pour savoir mieux comment leur répondre, pour
savoir mieux quoi leur offrir.
C'est passionnant
de voir la tentation qui les prend à cet égard, il y en a deux : entrer
dans une ONG, je suis chaque fois surpris de voir l'attrait que cela peut
exercer, sur des jeunes qui autrement se sentent sans aucune vocation, qui ne
se sentent appelés justement par personne et par rien. L'autre tentation, que
vous connaissez également pour la rencontrer dans votre pratique, c'est la
scène, le théâtre, le cinéma, faire du théâtre. Avec ce problème qui se pose à
nous, c'est à dire comment les amener à distinguer, comment les amener à ne pas
confondre le monde réel et le monde virtuel. Avec cette interrogation pour
nous-mêmes : comment, faisons-nous, nous-mêmes, cette différence, comment
distinguons-nous monde réel et monde virtuel ? Le monde virtuel, nous
savons très bien ce que c'est, c'est le jeu, et en particulier bien sûr la
scène. À ce moment-là il ne s'agit plus seulement de se trouver devant un
écran, mais d'entrer dans l'écran, d'y figurer, voilà une grande vocation d'aujourd'hui.
Si nous devons
faire la différence entre monde réel et monde virtuel, je dirai qu'elle tient
en ceci que justement le monde
réel implique l'acceptation des lois de l'échange, c'est à dire implique un
sacrifice. Je sais que je suis dans le monde réel quand ce qui m'est offert est
justement marqué par ce retour déceptif, là je sais que ce n'est pas du rêve,
que c'est pour de vrai, ce type de déception qui fonde la réalité. Autrement
dit, nous en revenons à cette occasion aux lois de l'échange. Le monde virtuel
c'est celui évidemment qui est supposé tout permettre et ne rien coûter.
Supposé n'avoir rien coûté car comme nous le savons, cela coûte fort cher,
combien de fois j'ai pu voir des jeunes ainsi collés, toute la journée durant,
des journées longues de 18 ou 20 heures, collés devant l'écran, la maman l'amenant,
ne sachant plus que faire, et l'analyste lui que va-t-il faire ? Et la
surprise, c'est de voir comment ce jeune garçon, blanc comme un cachet d'aspirine,
à l'époque où il y avait des cachets... ne voyant jamais la lumière du jour, qui
avait quitté le lycée, à jouer devant son écran, addiction intéressante pour
les spécialistes... au bout de quelques échanges avec l'analyste - qui ne se
permettait aucune injonction, aucune interprétation, qui ne fonctionnait pas
comme un pédagogue - en venait à dire « faut que j'arrête, faut que je
rentre au lycée ». Qu'est-ce qui avait opéré ? C'était pour moi un
mystère... Je ne pense pas que j'ai là quelques dons cachés qui influencent
malgré moi ces jeunes patients. Je crois que ce qui avait opéré c'était la
réintroduction d'un dialogue, c'est-à-dire d'un discours, un discours en tant
que ce ne sont jamais que des discours qui règlent nos rapports sociaux et en
tant que ces discours sont forcément toujours fondés sur une croyance, et sur l'échange
et même sur l'idée qu'avec deux partenaires il faut que l'un et l'autre aient fait
un sacrifice quasiment commun pour que nous puissions attendre du désir l'un de
l'autre. Si nous ne sacrifions rien, ou l'un ou l'autre ou ni l'un ni l'autre, eh
bien cette tentative va très vite tourner court.
Ce qui marque
aujourd'hui nos relations sociales, c'est justement la mise à l'écart des
discours, c'est-à-dire ce que j'évoquais tout au début à propos de l'adresse
faite à un auditoire, faite à un partenaire, c'est-à-dire le postulat d'un
pacte, le postulat du fait qu'avec ce partenaire nous pouvons consentir à une
perte commune, à un sacrifice commun, à un échange, pour que nous puissions
essayer l'un avec l'autre de trouver une satisfaction qui, autrement, est
forcément conjurée. Et vous savez combien nos jeunes aujourd'hui ont volontiers
besoin, pour pouvoir provoquer des satisfactions, et en particulier sexuelles,
de stimulants, aussi bien l'alcool que le hasch, qui ne sont pas là à titre
purement anecdotiques mais qui fonctionnent très précisément en venant forcer
ce que l'absence de référence au discours établit. Comment en effet me
retrouver avec un ou une partenaire si le lien fondamental qu'établit le
discours - c'est-à-dire celui qui est fondé sur les règles d'échange et de
sacrifice réciproque - ne fonctionne plus, comment faire ? Comment nous
reconnaître, comment nous identifier, que dire, quels échanges pouvons-nous
avoir à part ces extraordinaires échanges virtuels qui remplissent Internet et
dont nous savons tous, par l'expérience de ceux qui le pratiquent, cette efflorescence
de propos, mais qui dès lors qu'il s'agit de se rencontrer dans la réalité s'avèrent
de façon quasiment systématique incapables d'assurer l'établissement d'un lien
et donc provoquent un autre type de déception.
Pour terminer ces
brèves remarques, qui ne sont faites que pour vous appâter, pour que vous
achetiez mon livre, qui est d'ailleurs assez cher, on ne m'a pas consulté... ces
remarques sont faites en réalité pour inviter les spécialistes à ne pas
seulement continuer de décrypter selon les savoirs acquis, mais qu'ils
acceptent d'ouvrir les yeux et les oreilles sur les phénomènes nouveaux qui
sont en train de se produire et qui sont considérables. Que pouvons-nous
espérer de tout ça ? Il est habituel que les considérations classiques,
qui sont nombreuses dans l'histoire sur le changement de mœurs, ces
considérations classiques s'emploient à déplorer la dégradation dans laquelle
la nouvelle société est entrée et le regret des valeurs traditionnelles
supposées être les bonnes. Je fais souvent remarquer que nous ne pouvons pas
oublier que cette société patrocentrique qui fut la nôtre, qui l'est encore
pour une grande partie de la population du globe, cette situation, cette
suggestion à la figure du père est également génératrice, non seulement de
toutes les névroses qui ont marqué le XIXe et le XXe siècle,
autrement dit du malaise dans la société, du malaise, du malheur dans la vie
sexuelle. Je vois encore chez des patients d'un certain âge, je suis effaré en
voyant de quelle manière justement cette culture patrocentrique a pu causer la
souffrance, le malheur et rendre si difficile l'accès à la sexualité de tant de
gens. Aurions-nous la nostalgie, le regret de ces valeurs ? Ou n'aurions-nous
pas plutôt à réfléchir à penser, à proposer, à étudier toutes ces possibilités
qui se trouvent offertes, qui se trouvent ouvertes et en particulier pour ces
jeunes qui veulent une autre vie et qui n'en trouvent bien entendu ni le
modèle, ni l'enseignement nulle part. Ils l'ont à l'inventer, ce qui est
extrêmement difficile, ce qui n'est pas à la portée de tout le monde. Lorsqu'on
voit ces jeunes freiner devant l'entrée dans la vie sociale... je raconte, j'ai
déjà raconté cela parce qu'à l'époque ça m'avait secoué, ce jeune garçon très
sympathique et intelligent, centralien, qui occupait un poste dans une usine et
qui expliquait qu'il ne voulait pas poursuivre. Mais pourquoi ? Parce qu'une
usine c'est sale, c'est bruyant, et que les rapports entre les gens y sont
agressifs... Y a-t-il quelqu'un pour lui dire que ce n'est pas vrai, que c'est
une blague ? Il ne voulait pas, qu'est-il devenu ? Comme sa compagne
était Brésilienne, il est devenu représentant de commerce en maillots de bain
brésiliens ! Évidemment, quand on est un bon papa et une bonne maman, de
voir son fils qui a bien travaillé pour réussir Centrale, et qui termine par
une petite valise avec laquelle il va vendre des maillots, on n'est pas
content. Qu'est-ce que nous lui souhaitons ? C'est une question qui, à l'évidence,
va s'ouvrir de plus en plus. Lorsque ces jeunes viennent à l'analyse, nous
avons la surprise de constater qu'ils viennent chercher c'est la possibilité d'un
transfert. Alors qu'il s'agissait pour Freud de parvenir à liquider le
transfert, voilà qu'il s'agirait aujourd'hui avec ces jeunes de leur permettre
d'établir ce type de confiance, de croyance, de ne pas les y condamner mais de
leur permettre de passer par là, de leur permettre ce transfert. Mais il est
bien évident qu'une fois établie cette relation de confiance, ce crédit
accordé... Qui d'autre aujourd'hui dans le fonctionnement social, qui d'autre est
susceptible ainsi de soutenir la confiance d'un jeune ? Je dois dire que
je ne suis pas spécialement fier, cela me rend plutôt inquiet ou anxieux de
constater qu'il n'y a plus grand monde pour être capable aujourd'hui de
soutenir cette confiance d'un jeune. Ceux qui se trouvent à cette place, les
psychanalystes ont à travailler, c'est ce que pour ma part ce que j'essaye de faire,
malgré, la résistance des savoirs acquis. Lorsqu'on est un maître dans tel ou
tel savoir on n'aime pas du tout se trouver dérangé dans son savoir, c'est bien
normal, il ne s'agit pas de vouloir déranger par simple provocation, ce n'est
pas de cela dont il est question.
Une autre fois, et
dans d'autres circonstances, pour que vous n'ayez pas le sentiment que je parle
de façon purement intuitive, voire poétique, eh bien je donnerai à mes amis
spécialistes, les indications très précises, mises en place par Lacan, et en
particulier les indications topologiques qui nous permettent d'analyser - et c'est
ce sur quoi je m'appuie moi-même, je fais là-dessus moi-même confiance, crédit
à celui qui fût mon maître - qui permettent d'analyser ces phénomènes et
éventuellement qui fournissent les éléments d'une possible réponse. Merci
beaucoup pour votre attention.
Questions
Olivier Coron : Tout d'abord Monsieur
Melman, je tenais à vous remercier, à deux niveaux : d'une part à la
lecture de ce livre, un mot m'est venu c'est ‘‘vivifiant''. Ensuite, me
semble-t-il, ce livre représente la continuité de ce travail que vous avez
entrepris et qui consiste à nous empêcher de tenir fixé à un piquet que vous
aviez défini en 90 dans votre séminaire sur le symptôme comme étant la
connerie. Autrement dit, à ne pas rester fixé sur des concepts éternels et
figés et d'autre part à adapter ces concepts à la clinique. Il me semble que ce
livre illustre parfaitement cette position qu'on pourrait qualifier d'éthique.
Alors, le souci, c'est la question du statut à donner à cette nouvelle économie
psychique : relève-t-elle d'une position subjective ou d'une symptomatologie ?
Si on situe la nouvelle économie psychique du coté du symptôme, compte tenu du
fait qu'un symptôme - au sens freudien - c'est un compromis entre un désir et
une défense, le souci c'est que la défense, vous le dites, est de plus en plus
chancelante et nous serions dans une économie de la jouissance. Ensuite, le
statut du grand Autre : vous parlez à plusieurs endroits de la forclusion
du grand Autre, d'un dialogue coupé avec la dimension Autre... cela pose alors d'énormes
problèmes au niveau de l'élaboration théorique de cette nouvelle économie,
a-t-on encore affaire à un sujet de l'inconscient ? Il y a aussi la
question de l'angoisse et surtout celle du fantasme... Et puis, comme je voudrais
susciter un dialogue avec votre voisin, qui à Milan a abordé cette question, je
vais reprendre une phrase qu'il a énoncé à propos de ce sujet
contemporain : « L'homme moderne, cette suprématie de l'individu
autonome, désaliéné, maître de son destin, maître de sa volonté, guidé par son
intérêt, c'est une fable et il le sait. Un système qui présente l'homme
calculable, sans béance, sans manque symbolique, sans incertitude, sans
division, c'est un mensonge, même les mathématiques se développent sur une
incomplétude (...) cette homéostasie du consommateur est une suprématie
narcissique, une organisation du moi qui s'oppose à l'ordre symbolique et du
sujet en tant qu'être sexué (...) mais sous le narcissisme existe l'ordre sexuel
et sous l'ordre sexuel se déploie l'ordre du signifiant ». [conférence
donnée à Milan le 7 mars 2008 « Natura della mutazione antropologica in
corso e nuovo soggetto »] Autrement dit, cette question de la nouvelle
économie psychique, si on l'articule à partir de la remarque de M. Hiltenbrand,
s'agit-il d'une ‘‘sur-couche'' ou effectivement d'une autre dynamique ?
Charles Melman : Je suis très sensible à
l'attention et l'exactitude avec laquelle vous rapportez tout ceci et avant de
demander son avis à Jean-Paul Hiltenbrand, je vous dirai ceci : votre
question est fondamentale, cette nouvelle économie psychique relève-t-elle du
symptôme ? Elle relève du symptôme à une condition, et puisque vous
semblez introduit dans ce domaine, la condition c'est la même que vous évoquiez
dans le propos de Jean-Paul Hiltenbrand : Lacan a terminé son parcours sur
le fait que la référence au père était non seulement en train de se défaire,
mais qu'elle avait jusqu'ici constitué LE symptôme, c'est-à-dire que cette
référence avait été organisatrice du fait que ça n'allait pas pour l'animal
humain. Les animaux ils sont heureux, il n'y a que nous pour être comme nous
sommes, c'est à dire déprimés. Lacan a travaillé là-dessus, dix ans avant de
mourir et il a passé tous les jours de ces dernières années, à griffonner cette
topologie du nœud borroméen pour essayer de savoir de quelle manière était
permis un type de rapport au signifiant qui n'avait pas nécessairement à se
soutenir du Nom-du-Père, et donc, puisque vous semblez proche de ces travaux,
le nœud borroméen à trois ronds et non plus à quatre. Le problème dans ce que nous
voyons aujourd'hui se produire, ce sont les ronds de l'imaginaire et du réel
qui se trouvent noués alors que le rond du symbolique semble fermé. C'est sur
ce point-là que nous pourrions éventuellement dire qu'il y a là effectivement
symptôme et avec une question à laquelle il n'est pas facile de répondre :
comment ces jeunes peuvent-ils accéder à la dimension du symbolique ? C'est
là-dessus que j'attirerai votre attention et il me semble que les propos que
vous rapportez de Jean-Paul Hiltenbrand, bien que nous ne soyons pas toujours d'accord,
ce sont des élaborations en cours, mais il me semble que sur ce point nous
sommes du même avis.
Jean-Paul Hiltenbrand : Je suis tout à
fait d'accord là-dessus, c'était justement cela, cette forclusion du symbolique,
que je visais dans mon propos. Il n'en reste pas moins, en marge de la question
qui vient d'être posée, que se pose la question de ce qu'il en reste du
fantasme pour le sujet, dans ce que vous avez évoqué et dans ce que vous dites
dans le livre.
Charles Melman : Il est bien évident que
sous le régime du matriarcat, la question du bien et du mal se pose de façon
essentiellement différente, c'est-à-dire de façon purement casuelle, et pas du
tout de façon ‘‘normée''. Dans le matriarcat, la séparation du bien et du mal,
c'est-à-dire l'isolement de ce à quoi il y aurait à renoncer, de ce dont il y
aurait à se séparer, n'est fixé par aucune norme. Et non seulement il n'est
fixé par aucune norme, mais chez une même mère, ce choix peut varier selon les
circonstances, selon le moment, les lieux, les types de relations, la surprise
de l'enfant... Il s'agit là de constater qu'il s'agit là d'une morale très
souple, variable, qui vise essentiellement le confort et la convenance, ce qui
veut dire que du même coup, le sacrifice qui serait définitivement consenti et
qui est organisateur du fantasme, ce sacrifice est, je dirais, antipathique
avec la morale maternelle, car la morale maternelle c'est que son enfant ne
manque de rien, c'est une morale généreuse, de complétude. Comment peut-on
vouloir que son enfant manque de quoi que ce soit ? C'est bien entendu ce
que l'enfant attend. Ce qui veut donc dire que du même coup, la mise en place
du fantasme est éminemment problématique. S'il avait un fantasme, il serait
dans la vie poussé aux fesses par un désir, une volonté, une énergie et nous ne
serions pas dans les cas de figure qui m'ont été décrits et qui nous montrent
qu'il ne sait pas ce qu'il veut. C'est cela qu'il vient demander à l'analyste :
« qu'est ce que je désire ? Ce serait quoi ce que je désire
moi ? », parce qu'il ne le trouve pas, ce qu'il désire, dans l'organisation
de son inconscient. C'est pourquoi je disais qu'il était sans vocation, qu'il n'y
a pas en lui ce type de dialogue interne, ce type de voix qui le poussent dans
telle ou telle direction. Donc, la question du fantasme est évidemment à l'ordre
du jour, rendue problématique par ce qu'il faut bien appeler cette générosité
maternelle, cette bienveillance.
Jean-Paul Hiltenbrand : Il y a quelque
chose qui me tient en souci dans ce que vous avez dit : comment pouvons-nous
dire qu'il n'y a pas de réel ? Au fond, ce réel ne dépend pas uniquement
du sujet ou de sa dynamique ou de son absence de dynamique ou de sa
subjectivité. Ce réel lui est fondamentalement étranger et vient, d'une manière
ou d'une autre, toujours s'imposer à lui... ce réel que vous situez par rapport à
la loi...
Charles Melman : Le problème c'est que si
le réel, c'est l'impossible, c'est-à-dire ce qui fait limite, ce qui fait
barrière, ce qui fait mur, ce qui montre que là, je ne peux pas aller plus
loin, nous avons aujourd'hui la chance de vivre une époque où la technologie
recule de façon considérable les limites de l'impossible. Qui prend exactement
la mesure des incidences du fait que nous sommes devenus les maîtres de la
procréation ? De la création et de la procréation. Vous vous rendez
compte ? Ce sont des pouvoirs divins. L'homme est devenu l'égal d'un dieu,
nous sommes capables de créer des créatures nouvelles et de procréer à notre
guise. Les incidences subjectives de telles possibilités sont immédiatement
lisibles, pas seulement au niveau des revendications qui arrivent aujourd'hui
chez le gynécologue-accoucheur : l'exigence que la science soit en mesure
d'assurer une procréation indépendamment de l'âge, l'exigence que la science
fasse le nécessaire et souvent elle y parvient, elle le fait. Mais pour les
enfants produits ainsi, est-ce que nous mesurons bien de quelle manière cette
résolution de l'impossible se trouve inscrite à leur naissance même : ils
sont les produits d'une levée de l'impossible, ils ne sont pas la conséquence
du désir provoqué par la rencontre d'un impossible, ils sont les produits de la
levée de cet impossible, ils sont les enfants de la levée de tout impossible.
Nous ne sommes pas attentifs à cela, nous ne prêtons pas attention au fait que
nos modes programmés de fécondation ont forcément des conséquences sur l'enfant.
Lorsque nous voyons les gosses prendre beaucoup de risques parce que justement
la dimension de l'impossible leur est étrangère, ou avoir des exigences
impossibles... c'est inscrit au départ. Évidemment que l'impossible
existe... ce truc qui s'appelle le téléphone portable, c'est tout de même
extraordinaire ! Faute d'une relation avec un grand Autre, je suis sans
cesse en relation avec tout un réseau, qui est sans cesse présent, j'appuie sur
un bouton, je me déplace à l'intérieur d'une toile dont les éléments peuvent
sans cesse répondre, il n'y a plus de silence. S'il y a une expression de l'impossible
qui est le silence, eh bien il n'y a plus de silence, d'ailleurs les gosses ne
le supportent pas, il faut du bruit.
Question dans la
salle : Vous dites que la mère n'a pas besoin de se référer à quelque
transcendance, mais, le grand Autre, pour elle, n'est ce pas une
transcendance ?
Charles Melman : Elle est le grand Autre
en tant que c'est à elle que l'enfant se réfère pour recevoir son propre
message. C'est elle qui l'est, même si c'est un grand Autre dont les messages
peuvent être très changeants, inconstants, c'est même ce qui peut donner une
certaine sagesse à l'enfant d'ailleurs, une fois qu'il a compris que les
messages qu'il reçoit de ce grand Autre ne sont pas ordonnés par une loi, mais
par la dimension du plus grand plaisir, ce qui n'est pas la même chose ou alors
d'interdits qui sont eux-mêmes volontiers labiles et pas nécessairement fondés
et qui valent essentiellement comme volonté de faire interdit, de poser un
interdit. Par définition, pour l'enfant, son premier Autre, c'est la mère.
Jean-Luc Cacciali : Si l'impossible
existe malgré les progrès de la science et malgré ce que veut faire croire la
science, la question n'est-elle pas alors : qui va transmettre cet
impossible, ce réel ? Puisqu'avant c'était le père qui le transmettait
dans l'interdit de l'Œdipe, en mettant en place un impossible. Si ce n'est plus
le père, qui va alors le transmettre ?
Charles Melman : Je n'en sais rien !
Le père ne transmet pas n'importe quel impossible, il transmet un impossible en
tant qu'il est propre à entretenir le désir sexuel, ce n'est pas n'importe quel
impossible. On peut dire qu'à défaut de cette instance paternelle, je ne sais
pas, c'est peut-être l'occasion pour chacun d'avoir un parcours parfaitement
original, marqué par des accidents qui lui seront spécifiques qui n'auraient
pas de caractère généralisable, je n'en sais rien du tout.
Jean-Luc Cacciali : Ce réel dans sa
rencontre, dans l'accident, n'amène-t-il pas du coup le traumatisme à prendre
le pas sur le fantasme ?
Charles
Melman : C'est possible, il y a peut-être un certain nombre d'accidents
dont la motivation était de rencontrer un réel, il y a des accidents
traumatiques qui ne sont pas toujours liés au pur hasard.
Christine Gintz : Vous parliez tout
à l'heure de ce jeune qui passait
20 heures par jour devant son ordinateur, et finalement, le fait de venir
parler, de venir s'inscrire dans un discours lui a permis de venir réintégrer
notre économie banale. La structure autorise-t-elle d'inventer des nouvelles
modalités pour inscrire cette nouvelle économie psychique ?
Charles Melman : Je ne sais pas...
Finalement ce gamin, seul avec sa mère, il n'avait personne à qui parler, il ne
parlait à personne ! Il était enfermé avec son écran... Évidemment, la
maman pouvait lui adresser des injonctions, tantôt fermes, tantôt violentes,
pour qu'il retourne dans le cours normal, mais ce n'était pas parler, donc il
ne parlait pas. Il faut supposer que la possibilité de parler lui a restitué -
ne lui a pas donné, lui a restitué - a pu lui permettre spontanément de dire « ça
va, j'arrête... » Je le note parce que ça a été pour moi-même une
surprise ; ceci étant fait, je me suis demandé ce qui a bien pu agir, ce n'est
pas seulement ma bonté naturelle...
Question : Vous avez parlé du
déclin de la fonction paternelle qui n'était pas prégnante en Amérique du Nord,
pouvez vous nous expliquer un peu ce qui se passerait là-bas ?
Charles Melman : Nous nous sommes tous
sentis concernés par cette élection qui a eu lieu là-bas et nous avons bien vu
que selon une tradition qui remonte à l'empereur Constantin, le candidat au
pouvoir se présentait en se référant à une autorité qui fondamentalement était
religieuse. Beaucoup ont noté le ton très évangéliste du candidat, sa
rhétorique très évangéliste. Vous voyez bien comment telle référence serait
beaucoup plus difficile chez nous et même d'une façon plus générale dans la
plus grande partie des pays européens, même l'Espagne ou l'Italie. Donc, il y a
là un fait lié sans doute à l'histoire propre des États-Unis qui est un pays
tout à fait neuf.
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A noter
Qu'est-ce que ça serait pour vous une fin d'analyse ?
Étude du texte de Freud, Analyse finie ou infinie et du texte de Lacan, La Troisième
Organisateur(s) : Association Lacanienne Internationale
Responsables : Charles Melman, Anne Joos De Ter Beerst, Janja Jerkov
Du samedi 28 janvier 2012 au dimanche 29 janvier 2012
Lieu de déroulement : Paris Espace Reuilly, 21 rue Hénard - 75012
La condition humaine n'est pas sans conditions
Rencontre-débat avec Jean Pierre LEBRUN
Le samedi 18 février 2012 à 9h
Lieu : à l'Université du Temps disponible de Sainte Tulle - Manosque (04) - salle theatre Flachere.
Contact : Claude Rivet 04 92 73 33 56
Quand la langue fait symptôme
Organisateurs : Association Lacanienne Internationale, ALI - Rhône-Alpes
Responsable : Odile Fombonne
Du samedi 24 mars 2012 au dimanche 25 mars 2012 de 9h30 à 12h30 et de 14h30 à 17h30
Lieu de déroulement : Grenoble Auditorium du Musée de Grenoble , 5 Place Lavalette
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