|
J'ai souhaité
vous faire part des lectures et commentaires suscités pour moi par l'étude un
peu attentive d'un passage de la leçon XI du 8 mai 1973, passage qui part du
milieu de la page 190 et qui va jusqu'au milieu de la page suivante. Ce
paragraphe commence par cette phrase :
« L' âme... (il faut lire
Aristote, vous savez c'est une bonne lecture) , c'est évidemment à quoi aboutit
la pensée du manche. »
Je dois dire que ce : c'est évidemment m'a demandé du travail.
Je me suis trouvée confrontée à cette difficulté que Lacan souligne à plusieurs
reprises dans le séminaire Encore,
Aristote ne se comprend pas aisément en raison de la distance qui nous sépare
de lui.
Alors, comment lire le Traité de l'âme ? Cela paraît si
difficile voire intraduisible et de ce fait quasiment inaccessible pour qui ne
lit pas le grec ancien ni ne dispose d'une solide formation philosophique. Je
ne pense pas que l'on puisse aborder cette lecture seul, alors heureusement
nous pouvons nous appuyer sur le travail formidable de PC Cathelineau ;
c'est donc à partir de quelques repères empruntés à cette lecture que je vous
propose mes commentaires sur ce paragraphe de la leçon XI, et ce, comme un
travail préparatoire, introductif à une lecture plus approfondie du texte
d'Aristote au regard de ce qui mobilise notre intérêt pour Encore.
Aristote est une référence
philosophique majeure dans le travail de Lacan, mais pour autant, comment
pouvons nous repérer en quoi cette pensée d'Aristote nous concerne encore
aujourd'hui ?
La conférence de Lacan Le rêve d'Aristote donne en cela une
indication précieuse du lien repérable avec la clinique, puisque, si on suit
Lacan, dans tout patient il y a un élève d'Aristote.
C. Melman dans sa conférence De Anima affirme que notre présent
continue à être organisé par la pensée aristotélicienne et que particulièrement
le Traité de l'âme a sur notre culture une influence qui n'a jamais cessé et
dont nous ne prenons pas forcément la mesure. Dans cette même conférence, C.
Melman fait une petite remarque à propos d'un colloque de l'ALI sur la
psychosomatique qui s'était tenu peu de temps auparavant pour dire que les
collègues qui étaient intervenus dans ce colloque l'avaient fait beaucoup plus
et sans le savoir, à partir du
traité d' Aristote sur l'âme qu'à partir des séminaires de Lacan.
C'est donc là une vraie
difficulté, les patients se réfèrent sans le savoir à cette pensée d'Aristote
et nous-même, même si nous sommes un peu avertis, sommes quand même plongés
dans le savoir commun et il ne semble pas aisé d'éviter cette pente là.
Dans ce paragraphe de la leçon
XI, Lacan nous donne un
commentaire précis et tout personnel de la pensée d'Aristote sur cette question
de l'âme dans son rapport avec le corps et de ce que cela implique : l'âme
c'est ce qu'on pense à propos du corps du côté du manche ; et cette pensée
là, nous dit Lacan, cette pensée du manche élabore des pensées sur le corps. En
contrepoint de la pensée d'Aristote sur la pensée de l'âme, Lacan et c'est cela qui m'a
particulièrement intéressée, évoque dans ce même paragraphe le sujet de
l'inconscient, qui échappe à ce commandement, à cette domination du manche
phallique au moins parce que comme sujet il est affecté. C'est un fait que ça
pleurniche dès que corporellement, imaginairement ou symboliquement on lui
marche sur le pied.
Il y a ainsi à mon sens dans ce paragraphe de façon
ramassée quelques points majeurs de ce que ce séminaire Encore nous permet de mettre au travail cliniquement, dans nos
lectures, et sans doute au-delà, dans notre façon singulière de participer à
notre société actuelle. L'un des apports original du séminaire Encore me paraît être de nous donner des repères pour
pouvoir prendre un peu la mesure de la façon dont la pensée d'Aristote nous
formate à notre insu, et de ce fait nous concerne donc encore aujourd'hui, et
peut-être plus qu'hier.
Pour arriver à ce passage de la
leçon XI à savoir que « l'âme c'est ce à quoi aboutit la pensée du
manche ; que l'âme c'est ce qu'on pense à propos du corps du côté du
manche », Lacan dans les leçons précédentes du séminaire reprend plusieurs
points essentiels de la pensée d'Aristote et de façon particulièrement notable
la façon dont Aristote aborde la notion de plaisir.
Lacan le souligne à plusieurs
reprises dans Encore, à la différence
de la conception freudienne, l'atténuation d'une peine, d'une tension ne constitue
pas à proprement parler l'essence du plaisir pour Aristote. « Nulle peine
n'a besoin de précéder le fait que nous voyions pour que ce soit un plaisir »,
commente Lacan qui considère que pour Aristote le plaisir se réfère à la
jouissance.
Le plaisir est pour Aristote
une activité en soi, un épanouissement, un accomplissement et il accorde un
intérêt tout particulier aux sensations, aux plaisirs des sens.
La jouissance pour Aristote
trouve sa forme la plus achevée la plus aboutie dans l'activité même de la
pensée, dans l'activité de connaissance en soi qui possède en elle-même sa
propre fin et qui peut mener celui qui s'y adonne à une position autarcique.
C'est la jouissance de la pensée qui est la forme la plus parfaite de
jouissance.
Il y a là pour Lacan une
certaine affinité entre cette jouissance accomplie de la pensée et une
jouissance de la chair. La jouissance de la pensée telle que la conçoit
Aristote n'est pas si éloignée qu'on pourrait le penser de la jouissance
sexuelle, commente PC Cathelineau, Aristote tourne autour d'un objet qui cause le désir
humain et permet la perception du
monde sans jamais le nommer comme tel. Lacan crédite Aristote d'un savoir
sexuel mais insu de lui.
La jouissance chez Aristote ne
se conçoit pas au regard de la prise en compte du manque, mais au regard d'un idéal,
avec cette jouissance suprême comme point de butée.
Il y a dans la pensée
d'Aristote une aspiration à la perfection de l'être, perfection en quelque
sorte incarnée par le Dieu aristotélicien, le moteur immobile dont Lacan nous
dit dans la leçon VIII : « ...que tous les êtres moins êtres que celui
là, ne peuvent avoir d'autre visée que d'être le plus être qu'ils peuvent être. »
Pour Lacan l'aspiration à la perfection par l'accomplissement intellectuel de
l'âme « ...est repérable de surgir des universaux... du Bien, du Beau, du Bon ».
La pensée d'Aristote est toute orientée vers le Souverain Bien, qui peut donc
s'exprimer sous ces différentes formes du Bien, du Vrai, du Beau, du Bon.
C'est là ajoute Lacan « Tout
le fondement de l'idée du Bien dans cette éthique d'Aristote ».
Lacan montre dans cette même
leçon VIII que c'est à la place de la jouissance de l'Autre, « ...de cet
Autre, en tant que pourrait l'être, si elle existait La Femme [...] qu'est
désigné cet être mythique - mythique manifestement chez Aristote - de l'Etre
suprême, de la sphère immobile d'où procèdent tous les mouvements... » Ce
que P.C. Cathelineau commente en disant qu'Aristote n'a pas saisi que seul un
homme pouvait dire ce qu'il dit de ce Dieu immobile et le convoquer à cette
place de l'Autre. La dimension Autre, la position féminine, ne sont pas
reconnues par Aristote. A cette place là, il y a le Dieu immobile et le désir
chez Aristote n'est pas sous tendu par un manque mais orienté, tendu vers cet
objet mythique idéal, que Lacan nomme La femme, qui n'existe que dans le désir masculin.
A lire les développements de PC
Cathelineau, le monde aristotélicien apparaît comme un monde sans prise en
compte de la dimension Autre, un monde où la jouissance phallique en quelque
sorte positivée, est célébrée, magnifiée. La question de la différence des
sexes, l'inéluctabilité de la dimension Autre et du Réel sont éludées, au
profit d'une conception unilatérale du monde.
Pour Aristote la perfection de
l'être est une visée, sans doute pas impossible, mais elle implique une
éducation, l'application du principe de tempérance, ce que Lacan nomme dans Encore le juste milieu chez Aristote.
L'être comme vous le savez est imparfait, déréglé dans l'enfance il doit
apprendre à se discipliner, à respecter la droite règle et à parachever son
éducation en éradiquant ce qu'il y a de bestial en lui. Pour Lacan ceci c'est l'ornière,
l'ornière de l'hypothèse de la m'êtrise
et vous vous souvenez peut-être qu'il cite avec quelque ironie dans cette occasion
un vers de Corneille : « je suis m'être de moi comme de l'univers ».
L'hypothèse de la m'êtrise repose sur l'idée de la subordination
de l'inférieur, à savoir le corps, au supérieur, l'âme. Pour Aristote c'est en
effet l'âme qui commande le corps, l'âme utilise le corps comme un instrument,
le corps se trouve commandé comme un esclave. Ce que rappelle Lacan dans Encore le corps chez Aristote
« est fait pour une activité, une ernergia et l'entéléchie de ce corps se
supporte de celle de cette substance qu'il appelle l'âme. »
La pensée du manche nous dit Lacan
élabore des pensées sur le corps, de ce corps qui doit donc se soumettre
parfaitement aux commandements de l'âme. Cette formulation de Lacan : la
pensée du manche illustre l'aspiration à la maîtrise et notamment à la maîtrise
du corps par la pensée, à entendre comme la prévalence d'une pensée une,
unifiée, conceptuelle. C'est une des façons de célébrer le culte du Un, du
corps considéré comme unité : « le corps est pris pour ce qu'il se
présente être : un corps fermé comme on dit ».
Le corps, c'est un signifiant
pris dans cette pensée du manche comme un concept et la visée de cette pensée
du manche au regard du corps est de parvenir à en dompter les appétits, les
désirs incongrus, tout en maintenant cette illusion tenace d'un corps comme Un.
Et du coup, penser en dehors de ce
cadre des concepts, du Un, du Tout, la prise en compte de la dimension Autre,
du pas-tout, relève du défi, d'autant plus que la parole du sujet, ses plaintes
sont autant de manifestations de cette puissance écornée de l'âme sur le
corps ; un esclave est supposé se taire.
En travaillant ces passages d'Encore relatifs à Aristote, aux
commentaires que Lacan nous en livre, je me suis attachée à poursuivre mon
questionnement relatif à l'articulation possible avec la clinique à laquelle
nous avons affaire tous les jours. Ce que nous gardons sans doute de façon
intuitive de cette pensée d'Aristote à partir du Traité de l'âme sans vraiment y penser, ni la questionner, c'est
cette idée admise par tout un chacun, de la séparation entre psyché et soma, même si bien sûr
aujourd'hui nos contemporains parleront plus volontiers d'esprit, de cerveau,
que d'âme. C'est notre clinique quotidienne banale d'entendre un patient partir
de cette supposée séparation pour dire ce qui fait difficulté pour lui. Ce qui
fait difficulté, c'est bien souvent le défaut au regard de cet idéal de maîtrise
du corps. Comment en faire taire par exemple, les manifestations non désirées
et incongrues de ce corps, bruits
incontrôlés du corps, toux, gargouillements ?
Pour certains, cette aspiration
à ce que « leur corps » réponde parfaitement à cette commande de
l'esprit est poussée à l'extrême : « Ce qui ne va pas , me dit
une jeune femme lors d'une première rencontre, c'est mon corps, ce qu'il
m'empêche de faire, il me met des limites. Mon corps me lâche... » Elle se
plaint d'une fatigue récurrente qui l'empêche « de tenir le rythme »
elle qui ne supporte pas d'avoir de trou dans son emploi du temps.
Il n'est pas rare que ce
signifiant « fatigue » soit ainsi mis en avant comme plainte vis à
vis d'un corps qui rechigne à se plier, à répondre parfaitement à ce que
l'esprit exige. Fatigue vient du latin fatigare « faire crever un
animal » ce qui n'est pas sans évoquer l'idéal de tempérance
aristotélicien de tuer la bête qui est en nous.
Cependant il semble que si un
travail s'installe, si nous arrivons à provoquer le dire d'un patient, si nous
réussissons donc à faire valoir peu à peu l'existence de la dimension Autre, à
mettre au cœur de notre pratique la clinique du pas-tout, alors cette exigence de
maîtrise va pouvoir s'estomper et
la prise en compte du manque permettra une autre façon de dire.
La pensée du manche vise donc à
prendre l'ascendant sur le sujet de l'inconscient, en quelque sorte réduit au
silence.
Cependant, à lire avec
attention les passages d'Encore où
Lacan se réfère à Aristote il semble que pour Lacan, Aristote ne s'en tenait
pas complètement à ce qu'il pouvait avancer dans son éthique du Bien ; en
effet Lacan pose la question dans la leçon VI quand il reprend et commente la
première phrase de l'Ethique à Nicomaque sur
la définition du Bien. Pourquoi demande-t-il est-ce qu'Aristote se tracassait
comme ça ?
Pour Lacan « il y a là
quelque chose qui ne va pas, qui dérape dans ce qui manifestement est visé ». Il y a une faute à une certaine
jouissance - une faute au sens d'un défaut logique - au regard de la jouissance
phallique. Une faute logique parce que si le désir est vectorisé par le
phallique, pour autant, le sujet fait davantage l'expérience du manque que de
la plénitude de l'être. La jouissance phallique c'est « la jouissance qu'y
faut », avec cette équivoque entre les verbes faillir et falloir que Lacan
convoque pour nous. La jouissance Autre, cette jouissance supplémentaire que
Lacan nous apprend à repérer est celle qu'il ne faut pas dans ce monde
aristotélicien.
Dans la suite de ce paragraphe
que je détaille, Lacan aborde la question du corps, pour nous dire que le corps
ça devrait nous épater plus, que c'est bien ce corps et ses manifestations qui
posaient problème à la science classique. Lacan évoque pour nous les miracles
du corps, les larmes dans l'œil et les larmes à l'œil. « C'est un fait
dit-il que ça pleurniche dès que corporellement, imaginairement ou
symboliquement on vous marche sur le pied. On vous affecte on appelle ça. »
Quel rapport y a t-il alors interroge Lacan, entre cette pleurnicherie et le
fait que pour parer à l'imprévu, à
cette douleur éprouvée réellement, symboliquement ou imaginairement, « on se
barre ? » Cette formule un peu triviale a pour intérêt de rejoindre
très exactement celle du sujet barré. Et Lacan rappelle alors que « le
sujet se barre en effet et plus souvent qu'à son tour. »
Dans la suite, Lacan évoque à
nouveau Aristote à propos de sa conception du mouvement : Aristote ne
distinguait pas le mouvement de
l'alloiosis, c'est-à-dire de l'altération. Les indications données par P.C. Cathelineau nous permettent
d'entendre pourquoi Lacan fait ici ce lien avec la notion d'altération chez
Aristote. A partir de sa théorie de la sensation Aristote conçoit le mouvement,
le changement et l'altération comme des termes proches. L'altération est
considérée comme un mouvement selon la qualité, incluant la notion d'affect.
P.C. Cathelineau nous fournit la traduction d'une phrase du De Anima : « la sensation
consiste à être mu et à pâtir [...] on la regarde comme une sorte
d'altération. »
Ceci permet d'entendre pourquoi
Lacan nous dit que pour Aristote : « le changement et la motion dans
l'espace c'était pour lui - mais il ne le savait pas - que le sujet se barre.
Evidemment, il ne possédait pas les vraies catégories, mais quand même il
sentait bien les chose. » Et c'est donc à partir de cette référence là à
la théorie du changement que Lacan soutient que pour Aristote la question du
sujet n'est pas complètement exclue, le sujet a un corps qui peut souffrir, qui
donc échappe à la parfaite maîtrise de l'âme.
De même que la clinique, la
lecture de romans nous procure souvent des indications précieuses sur la façon
dont nos contemporains peuvent appréhender la réalité. Si pour certains nous
pouvons supposer une représentation assez unitaire des choses, proche
finalement d'une conception aristotélicienne du monde et qui laisse donc peu de
place à la prise en compte de la dimension Autre, chez d'autres au contraire
nous pouvons repérer des préoccupations, des intérêts qui ne paraissent pas
éloignés des questions abordées par Lacan dans Encore.
C'est pourquoi je voulais aussi
vous dire quelques mots à propos d'un roman publié en début d'année Les corps en silence par Valentine Goby.
C'est un texte qui prend un
certain relief de le lire avec les apports du séminaire Encore. Valentine Goby a choisi de traiter la question de la fin du
désir dans un couple. Elle s'intéresse à ce temps particulier où une femme fait
le constat que le désir de l'homme dont elle partage la vie n'est plus là en ce
qui la concerne. C'est donc la fin du lit de plein emploi, à deux.
Deux femmes Henriette et Claire
qu'un siècle sépare font ce même constat. Pour chacune la fin du désir est une
tragédie, et chacune à sa façon cherche un positionnement, au regard de ce
constat, ni pour l'une ni pour l'autre la résignation, le refuge dans le
confort de la poursuite de la vie conjugale comme si de rien n'était, ne sont
envisagés. Valentine Goby nous donne là d'une façon précise dans la langue qu'elle
utilise, des indications de la façon dont le sujet est affecté, selon les
diverses modalités qu'envisage Lacan, corporellement, imaginairement ou
symboliquement et comment le sujet est amené à se barrer. Henriette et Claire
toutes deux affectées, ressentent cette douleur qui se manifeste corporellement
par des pleurs, des nausées... elles sont amenées à « se barrer »
physiquement parfois, telle Claire qui ne peut rentrer chez elle et roule sans
but en voiture dans Paris.
Dans ses différents livres
Valentine Goby poursuit le projet d'écrire à propos du corps féminin, de ses
souffrances, de ses plaisirs, de sa spécificité qui porte à son sens une vision
singulière du monde. Par son écriture précise, tout à la fois retenue et
sensuelle elle s'essaye à décrire au plus près les éprouvés corporels de ses
deux personnages féminins aux prises avec cette chute d'un désir masculin les
concernant.
Dans son procédé d'écriture
elle part le plus souvent de la perception du personnage, de sa vision d'un
objet, d'un son entendu, d'une odeur sentie, ce qui convoque les associations
du personnage. Elle s'appuie en cela me semble-t-il davantage sur une
conception psychanalytique de l'objet - même si l'odeur, le regard sont les
objets du fantasme qui « précèdent » la perception - que sur la
théorie des sensations d'Aristote qui pense lui qu'il y a présentation de
l'objet. Le corps pour Valentine
Goby n'est pas une unité, il est plutôt décomposable, et traversé par les
signifiants. Sa tentative d'écrire à propos du corps féminin, de l'éprouvé de
cette jouissance féminine qui ne peut pas se dire est une tentative
intéressante, même si elle rate forcément. Mais V. Goby s'attache à approcher
au plus près cet indicible, ce mutisme, ce qu'elle nomme donc les corps en
silence.
La manière dont le livre est
structuré nous permet d'entendre la grande proximité entre ces deux personnages
féminins confrontées tout à la fois à un même réel, cette disparition du désir,
mais ne vivant pas à la même époque. Ce procédé permet ainsi d'explorer les
possibilités différentes dont disposent ces deux personnages féminins au regard de la prise en compte de ce
réel.
Le livre est construit d'une
façon originale : le premier chapitre commence avec Claire et ne traite
que de Claire. Il se termine par une phrase inachevée, qui reste en suspens,
inachevée pour nous mais elle se continue ailleurs, dans la tête de Claire sans
doute. Mais pour nous elle n'est plus au premier plan et le chapitre suivant,
qui lui concerne exclusivement l'histoire d'Henriette, commence avec la fin
d'une phrase, dont on n'a pas le début, mais dont le premier mot que l'on peut
lire pourrait bien être le même que celui de la phrase inachevée du chapitre
précédent. Pour le chapitre trois c'est l'inverse, on retrouve l'histoire de
Claire et ainsi de suite. C'est un entrecroisement de deux trames signifiantes
qui nous est donc proposé à la lecture. Et ce qui fait tenir cette construction
c'est le repérage par le lecteur - si cela fonctionne pour lui -du fait que les
deux femmes sont confrontées à un même réel qui représente en quelque sorte une
troisième ligne qui permet à cette construction littéraire de fonctionner et
qui n'est pas sans évoquer la structure du Nœud Borroméen. Construction
littéraire qui permet d'entendre que c'est au fond une même voix qui court le
long du livre, avec des accents variables, selon l'époque. V. Goby s'amuse à
utiliser des signifiants similaires utilisés dans des occurrences de jouissance
différentes pour Claire et pour Henriette, et à mettre en scène les deux femmes
dans un même lieu, le quartier de la Défense - c'est joli - à cent ans d'écart.
Pour le personnage d'Henriette,
V. Goby s'est inspirée de faits réels. Henriette est l'épouse de Joseph
Caillaux, ministre des Finances de la Troisième République, compromis dans un
scandale politico-financier.
Gaston Calmette, directeur du
Figaro, orchestre la campagne diffamatoire et publie entre autres, la
correspondance amoureuse du Ministre qui est un homme à femmes, et dont tout Paris
commente les liaisons extra conjugales. Cela va durer des mois. Un jour de mars
1914, Henriette se rend au Figaro et tire à bout portant sur G. Calmette qui
est tué sur le coup. Joseph Caillaux démissionne et se consacre à la défense de
sa femme. Le procès sera rondement mené, Henriette Caillaux est acquittée en
juillet 1914 pour crime passionnel. Son défenseur va en effet plaider le fait
que son acte n'était pas un acte prémédité, mûrement réfléchi, mais le résultat
d'un réflexe féminin incontrôlé.
Crime passionnel écrit V. Goby.
« De cette passion Joseph ne pourra se défaire. Elle a ému la France
entière. La France vote. Henriette le tient dans un amour forcé. Jusqu'à la
mort. »
V. Goby, imagine, décortique
précisément ce qui se passe dans la tête d'Henriette, délaissée depuis des mois
par son mari, qui fut d'abord son amant alors même qu'elle était encore mariée
avec un autre homme qu'elle quittera pour Joseph. C'est avec Joseph
qu'Henriette découvre le plaisir charnel, et V. Goby nous offre à cette occasion
de très belles pages sur les éprouvés corporels d'Henriette. Henriette ne se
résout pas à se trouver aujourd'hui délaissée. Les armes féminines d'Henriette,
toilettes, chapeaux, lingerie vont rester sans effet, de même que les crises de
larmes, le salon dévasté, le fracas des bibelots précieusement acquis lors des
escapades amoureuses passées.
Henriette, cherche un message qui atteigne Joseph mais en
vain.
Alors elle cesse peu à peu de
s'alimenter, se couche de longues heures, ou marche de longues heures sans but
dans Paris.
« L'horizontalité gagne
l'existence d'Henriette, elle est maintenant couchée même quand elle marche,
quand elle dîne, quand elle entre dans les boutiques... verticale au dehors,
effondrée au-dedans. »
C'est ainsi que V. Goby évoque
les multiples souffrances d'Henriette, dont elle cherche à se soustraire, à se
protéger, à se barrer comme le souligne le passage de la leçon XI d'Encore, par les pleurs, les longs
moments passés sur son lit, les heures d'errance sans but dans la ville .
Henriette qui ne s'intéresse
pas aux méandres du scandale politique dans lequel son mari se trouve impliqué,
sollicite cependant l'aide d'un juge pour faire cesser la publication des
lettres d'amour écrites à d'autres par Joseph. Mais le juge ne peut rien.
Henriette se rend au ministère pour en informer Joseph, qui promet de « casser
la gueule » à G. Calmette. Mais Henriette finalement n'y croit pas, car
tout se joue dans un petit frémissement, une manifestation corporelle
apparemment anodine : « ...ça aurait peut-être pu suffire à Henriette
qu'il redevienne un homme pour elle, qu'elle redevienne sa femme [...]. Mais il y
a ces lèvres qui tremblent. Presque rien. Un frémissement sur la bouche de
Joseph qui n'est pas de la colère ; qui est de la peur. Peur de Calmette [...].
Il ne touchera pas Calmette. Elle en est sûre. Elle ne dira rien. Elle rentrera
chez elle. »
Henriette en vient à l'idée de se tuer puisqu'elle aime
Joseph à se tuer. « Il faut mourir pour préserver l'amour. » Elle est
toute prise par ce projet. « Elle veut se tuer, avant le pourrissement. », écrit V. Goby
Je vous laisse découvrir la
suite de l'histoire d'Henriette et ce qui la conduit en définitive à retourner
son arme contre G. Calmette, ce passage à l'acte étant aussi une modalité
possible pour le sujet de se barrer.
Je conclurai en vous disant juste quelques mots de Claire, dont V. Goby
invente la destinée, cherchant en cela d'autres modalités de réponse que la réponse
hystérique à ce qui vient affecter son deuxième personnage féminin. Claire est
une jeune femme d'aujourd'hui qui a laissé l'ennui, le quotidien détruire
lentement et sans bruit sa relation avec Alex. Le désir entre eux s'est éteint
et Claire provoque la confrontation avec Alex qui n'a rien vu venir, accaparé
par son travail à responsabilités dans les bureaux de la Défense. Au retour de
vacances d'été Claire accompagnée de sa petite fille, ne peut se résoudre à
regagner le domicile conjugal, elle entraîne sa fille dans une sorte de road trip dans Paris. Cette journée
d'errance, de vacance, permettra à Claire de commencer de prendre la mesure de
ce qui arrive et de la part qui lui revient dans la fin probable de son
histoire avec Alex.
|