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Je me suis appuyée sur le travail en cartel à partir du
séminaire Encore et plus particulièrement sur un point de discussion qu'il y a
eu, autour de l'énonciation de Lacan :
- « C'est qu'en
somme, si le désir, la libido n'est que masculine, eh bien, la chère femme, ce
n'est justement que de là où elle est toute ( c'est-à-dire là d'où la voit
l'homme, et rien que de là) qu'elle peut avoir un inconscient, n'est-ce pas. Et
à quoi ça lui sert ? Ben, ça lui sert, comme chacun sait, à faire parler
l'être parlant, ici réduit à l'homme. C'est-à-dire, je ne sais pas si vous
l'avez bien remarqué, dans la théorie analytique, à n'exister que comme mère.
Elle a des effets d'inconscient, mais son inconscient, à la limite où elle
n'est pas responsable de l'inconscient de tout le monde, n'est-ce pas, c'est-à-dire au point où l'Autre à qui
elle a affaire, le grand Autre, où l'Autre fait qu'elle ne sait rien, parce que
lui, l'Autre - c'est trop clair - sait d'autant moins que c'est très difficile
de soutenir son existence... eh bien, on ne peut pas dire que tout cela lui fasse
la part belle ! » p.156 de l'édition de l'ALI
Ce passage est difficile et dans la discussion, Colette
Brini nous a invités à relire l'intervention de Melman aux journées sur Les
Pulsions tenues à Reims : « Existe-t-il une pulsion
féminine ? »
Cette relecture a été la bienvenue et m'a éclairée un peu
quant à une articulation entre le pas-tout qui vient organiser la place d'une
femme, à partir de laquelle elle n'a pas d'objet a qui serait le sien propre.
Je cite Melman :
- L'objet a est un effet
inévitable au fonctionnement du signifiant, du fonctionnement du langage, je
veux dire que le fonctionnement du langage implique qu'il y ait des restes,
qu'il y ait des chutes, qu'il y ait ce qui tombe. Le problème est qu'il y faut,
pour que ça devienne un objet a, ce qui ainsi choit, il y faut cette sanction
purement symbolique qui est celle de l'instance phallique qui vienne donner
vertu sexuelle à cet objet a qui autrement, ne serait que pur déchet, déchet
sans autre intérêt et autre valeur que d'être du déchet. Il y faut donc cette
sanction propre qu'opère le phallus, venant sexualiser cette chute, et venant du
même coup mettre en place un fantasme ».
Ce qui m'est venu, et que je vais vous livrer, ce sont
ces demandes de consultations qui sont de moins en moins rares, pour des jeunes
filles essentiellement, de 13 à 16 ans qui ne peuvent plus aller au collège ou
au lycée. Dans ce qui peut se dire lors du premier entretien, alors que le
social c'est-à-dire aussi bien les
membres de l'institution scolaire que certains médecins généralistes, ramasse
ce type de difficultés sous l'étiquette « phobie scolaire », il n'y a
justement rien d'une structuration phobique de leur symptôme, voire même rien
d'une tentative d'une telle structuration.
Mais de fait, il y a quelques traits qui peuvent se
retrouver - sans en faire une catégorisation au sens plein du terme - comme notamment,
elles sont bonnes élèves, elles ont quelques amis, pratiquent parfois des
activités en groupe, en dehors du collège, activités qui sont maintenues. Elles
ne sont pas particulièrement installées dans une plainte si ce n'est un :
« je ne vais plus au collège » ; la demande est à entendre du
côté d'un : mais je ne sais pas pourquoi je ne vais pas au collège. C'est
là-dessus qu'un travail peut démarrer avec me semble-t-il, une nécessité pour
l'analyste de soutenir ce « je ne sais pas », c'est-à-dire soutenir
une énigme qui aurait tendance à être vite refermée. Il est donc parfois
difficile d'entendre le discours de la structure. L'angoisse est présente sans
être massive et il est fréquent que leurs empêchements soient rabattus du côté
du corps en tout cas, dans ce qu'elles peuvent en dire c'est-à-dire que
« ça ne tient plus », c'est le corps qui les lâche. Elles sont
malades, maux de ventre, vomissement... Une jeune fille de 14 ans expliquait
qu'elle avait des malaises, comme un voile noir qui l'a faisait dormir
profondément et quand elle se réveillait, elle avait une migraine importante.
(À souligner le signifiant : migre - haine, haine visant l'être...) Avant
cela, elle n'avait pas de problème au collège, que ça se passait bien, qu'elle
avait juste des problèmes de chevilles et d'entorses
du fait d'une élasticité des tendons, depuis trois ans n'ayant passé que
quelques mois sans béquille et sans
atèle au poignet.
Ce qui avait participé à mon inquiétude concernait entre
autres les malaises qui se produisaient devant la glace, le matin, alors
qu'elle se préparait à aller au collège. S'agissait-il alors d'une éventuelle
décomposition de l'image spéculaire pouvant témoigner d'une entrée dans la
psychose, autrement dit d'une désintégration du Un et de l'être ?
Là où ces jeunes filles font entendre leurs difficultés,
c'est à l'endroit de leurs relations amicales à savoir qu'elles préfèrent n'être
en relation qu'avec des plus jeunes, situant une difficulté dans leur lien avec
les jeunes de leur âge.
Alors ce travail à partir du séminaire Encore en lien avec ces questions
cliniques sont là pour essayer de vous situer le cadre de mes réflexions.
Quand on écoute ces jeunes, il est remarquable d'entendre
combien le collège ou le lycée, d'avoir à y circuler avec d'autres dans ce lieu
organisé autour de l'enseignement, les amènent à se confronter au réel sexuel.
Cette émergence du sexuel était auparavant non pensable et ils se confrontent
là à la nécessité de lier ce sexuel aux traits de leur identité. La puberté et
le réel du corps qui vient à changer bousculent leur rapport au monde, aux
autres puisqu'il leur faut frayer une parole singulière, autrement dit ils se
trouvent devant la nécessité d'endosser une position sexuée, une position au
regard du phallus tout en réordonnant les coordonnées de leur désir. Ils
arrivent là en ayant traversé la constitution de leur fantasme c'est-à-dire la
chute d'un objet en tant que cette chute les a fait advenir en tant que sujet,
et dans le même temps, cette chute est inhérente à la mise en fonction de
l'objet en tant qu'il manque. Or le réel sexuel vient brusquement les submerger
et notamment les submerger dans leur corps. Mais pour une jeune fille, ce réel
du sexuel ne lui vient pas forcement du corps qui se transforme, mais le plus souvent
de l'Autre, du regard de l'Autre qui se modifie et qui lui indique par là, un
changement de place et de valeur. Autrement dit, c'est par l'extérieur, par ce
regard qu'elle se trouve confronter à ce réel, qui implique le désir de
l'Autre, de l'Autre sexe. Ce regard les invite à condescendre à venir paraître
ce semblant d'objet a c'est-à-dire à en être la représentante, objet qui
suscite un intérêt sexuel.
Alors, ce regard est aussi porté par les jeunes filles
entre elles, avec la férocité d'une rivalité féminine : « Dès qu'une
fille a un jean de travers, elle est critiquée par les autres
filles ! »
Ce que ramasse Lacan dans la formule quantique de la
sexuation du côté femme, c'est qu'il n'existe pas de x qui dise non à la
fonction F(x). Autrement dit, il n'en
existe pas une qui viendrait faire exception, faire figure fondatrice d'un
ensemble fermé. Les femmes forment donc un ensemble ouvert et doivent être
comptées une par une. De plus, chaque une ne s'inscrit que pas-toute dans la
fonction phallique donc dans la fonction sexuelle telle qu'elle est mise en
place par le signifiant. Tout en échappant pas à la castration, une femme ne
s'y assujettit que partiellement, que pas-toute.
De fait, il y a donc une division à l'égard de la
castration qui, selon toute logique, l'amène plutôt à se dédoubler qu'à
s'unifier sous le signifiant femme.
Elle a donc affaire à F(x), F(x) qu'un homme peut venir incarner pour elle,
mais aussi, à être logée au lieu de l'Autre, elle a un rapport étroit avec le
s(A). C'est là que Lacan y met Dieu comme Être suprême qui la ferait toute
femme.
Il y a donc une façon féminine de rater le rapport
sexuel. Pour une femme, ce ratage, cet impossible à fonder le rapport sexuel,
elle ne peut tenter de le suppléer avec l'objet du fantasme, à la manière d'une
position masculine. Et pour cause : à être située du côté de l'Autre, lieu
de l'Autre, elle n'y trouve pas de reconnaissance dans l'ordre symbolique qui
viendrait asseoir son existence une bonne fois pour toutes et donc, d'avoir son
objet à elle. Pas de sanction phallique. Il n'est pas possible de trouver un
trait symbolique à partir duquel une identification féminine prendrait
consistance.
De sa position, une femme a donc plusieurs possibilités
d'aborder le phallus voire de se le garder, comme nous le dit Lacan. « Et
même que ça joue, parce que c'est pas parce qu'elle est pas-toute dans la
fonction phallique qu'elle y est pas du tout ! Elle y est pas pas du tout.
Elle y est à plein. Mais il y a quelque chose en plus »
Cet en plus, c'est la jouissance Autre, la jouissance du
corps qui est à situer au-delà du phallus. De cette jouissance Autre, les
femmes n'en disent rien. Cette jouissance est hors-langage et donc la rend
impossible à dire. Autrement dit, Lacan en précisant cet en-plus de la
jouissance Autre, nous fait entendre qu'il est nécessaire d'en passer par la
castration afin qu'un bord puisse venir faire limite, bord au-delà duquel
viendrait un creux pour une jouissance Autre. Sans bord, le sujet est condamné
à errer, comme le rappelait Annie Gebelin lors de la dernière réunion
préparatoire, à errer du côté Autre sous le coup d'une jouissance infinie.
Au sujet de cette jouissance du corps, dans le chapitre
VI Lacan commence en énonçant :
- « Tous les besoins
de l'être parlant sont contaminés par le fait d'être impliqué dans une autre
satisfaction (soulignez ces trois mots), à quoi ils peuvent faire défaut,
lesdits besoins j'entends. »
Cette autre satisfaction est celle qui se supporte du
langage.
À suivre Lacan, ce lieu de l'Autre se confond avec le
corps, c'est-à-dire lieu où s'inscrit le signifiant, lieu à partir duquel la
dépendance du parlêtre au signifiant s'écrit et entraîne des effets de
signifiants sur son être. On ne dit pas : être un corps mais avoir un
corps. Du fait même de parler, l'être parlant n'est plus un corps. S'opère
alors cette disjonction entre sujet et corps, l'accès au corps ne pouvant se
faire que par l'Autre c'est-à-dire comme symbolisé. Disjonction qui vient faire
aussi barrage, barrière avec le corps réel. On se heurte à ce réel quand on se
blesse, on se cogne ou encore lorsqu'on apprend l'existence d'une pathologie.
C'est à ce moment-là où il apparaît étranger, extérieur, sans accord. C'est le
langage qui vient produire du corps et dans le même temps vient en barrer
l'accès. Dans le même temps, comme le rappelait Françoise Rey lors d'un de ses
derniers séminaires, il y a l'idée qu'un corps doit avoir une certaine
consistance, c'est-à-dire que ça doit tenir, tenir ensemble, debout, tenir
comme Un. Yad'lun qui commande et comme l'énonce Lacan dans la dernière leçon
du séminaire ...Ou pire, ce Yad'l'un c'est ce qui fait l'être, l'être de la
signifiance. « L'exigence de l'Un c'est de l'Autre qu'il sort ».
Une femme n'est pas toute inscrite dans la fonction
phallique de fait dans son corps, elle est donc pas-toute comme être sexuée.
(p. 20, séminaire Encore)
Il n'est pas possible de faire Un avec le corps, avec le
corps de l'Autre. Pas de rapport formulable avec le corps, pas de rapport
sexuel qui ne s'écrive. Ça rate. On retrouve là la dialectique du Un et de
l'Autre, l'Un et l'Autre qui ne peuvent s'additionner. L'Autre c'est l'Un en
moins du fait trou, de s(A) signifiant du manque dans l'Autre, signifiant
imprononçable.
En se tenant au lieu de l'Autre, une femme n'est
pas-toute sujet faute d'une reconnaissance symbolique directe. Du fait de la
signifiance phallique, elle a à s'engager dans la dialectique de l'être,
d'avoir à paraître pour y être dans l'échange, mais y être aussi comme semblant d'objet où son corps serait
le lieu de recel de l'objet a, lui donnant cet attrait d'objet sexuellement
désirable. Autrement dit, elle a à renoncer à ce rapport d'immédiateté avec
l'inconscient.
Alors pour en revenir à ces jeunes filles qui du fait du
réel sexuel qui vient les submerger, il semblerait qu'elles aient, dans un
premier temps, la tentative de s'en défendre en maintenant un intérêt vif au
niveau de leur relation pour les « plus petits ». Difficile pour
elles de circuler parmi les autres, leurs pairs où les relations se trouvent
organisées par le phallus propulsé alors sur la scène des représentations. Mais
cette tentative de s'en défendre les rend impuissantes à venir maîtriser ce
réel qui va venir les déborder. On peut décomposer ce « dé-border »
dans le sens où va être, pour elles, sollicité ce bord inscrit par la fonction phallique,
bord à partir duquel la jouissance Autre pourra être bornée. C'est à cet
endroit-là me semble-t-il, et ce sera mon hypothèse, à l'endroit où la fonction
phallique fait défaut au sens de faillir, que la question de l'être se pose
dans un appel à un appui symbolique.
Faillite au sens où non seulement au moment de
l'irruption du sexuel, elles viennent à se confronter au manque dans l'Autre
avec lequel elles sont aux prises, éprouvant du même coup, qu'aucun objet ni
marque symbolique ne vient soutenir leur existence alors qu'elles changent de
valeur dans le regard de l'Autre. Pour cette patiente aux béquilles, vignette
clinique qui a sous-tendu ma question d'aujourd'hui, il me semble qu'elle a eu
affaire à un Autre primordial qui ne lui a pas permis de repérer cette instance
phallique venant organiser le désir de sa mère. Il y a gel du côté du che voï au regard du désir de la mère.
L'angoisse est pour elle, angoisse de se faire bouffer par l'Autre, ne pouvant
entrevoir ce signifiant du manque dans l'Autre que comme gouffre abyssal,
effrayant.
A ne pouvoir en passer par le phallus, il me semble
qu'elle n'ait pu répondre que
d'une manière directe au signifiant, avec toute la puissance que peut prendre
le signifiant à commander (entorse, migraine...). Articulation au phallus qui
reste donc inopérante, où c'est la question de l'être qui est posée, comme
appel à l'être de la signifiance. Alors, manifestation hystérique ? S'agit-il d'un en deçà du discours
hystérique ?
Pour cette patiente alors qu'elle faisait des malaises
lorsqu'elle était devant le miroir, peut-être s'agissait-il à ce moment-là,
d'une mise au premier plan de la question du sexe dans l'image du miroir avec justement la difficulté d'en
rapporter au corps, l'incidence d'une position sexuée.
Mais n'est-ce pas là une modalité hystérique, visant la
place d'exception que serait La femme, La non barré autrement dit, de
refuser d'entrer dans la dialectique de l'Un et de l'Autre ?
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